Tribune de Mme Annika Bruna

Député Français au Parlement européen, membre de la commission d’enquête sur le transport des animaux.

 

 

Expériences sur les animaux : c’est l’inertie qui tue !

 

Alors que la journée mondiale des animaux dans les laboratoires se déroulera le 24 avril prochain, le journal Libération vient de publier le témoignage de deux salariées sur les conditions de réalisation de ces tests[1].

 

Les témoignages de ces lanceurs d’alertes ont le mérite d’illustrer la dérive absurde des expériences sur les animaux dans les laboratoires français.

 

Ainsi, l’une des témoins évoque l’emploi de salariés peu qualifiés pour pratiquer des euthanasies sur des lapins, avec des piqûres à répétition en raison du manque d’expérience de l’opérateur mais aussi de l’état de santé dégradé de l’animal…

 

Elle évoque également des prises de sang où l’aiguille est enfoncée dans le cœur du lapin, mal anesthésié, qui souffre le martyr. Elle poursuit en relatant des prélèvements sanguins trop fréquents par rapport aux préconisations, des mises à mort de lapereaux ou de lapins blessés en les cognant sur des tôles en fer ou encore des lapins qui se coincent et se cassent les pattes dans leurs cages…

 

Ce témoignage consternant doit nous inciter à comprendre comment la France est en passe de devenir le « mouton noir » de l’Europe en matière d’expériences sur les animaux. Et si la principale raison de ces souffrances inutiles, c’était notre déliquescence scientifique ?

 

La question peut paraître provocante mais elle est justifiée au regard du retard pris par la France dans l’application de la méthode dite des 3 R.

 

« 3 R » : remplacement, réduction, raffinement.

 

Comme le note l’INSERM[2], cette méthode, élaborée en 1959, constitue en principe le fondement éthique appliqué à l’expérimentation animale en Europe et en Amérique du Nord.

 

Elle a été introduite dans une directive européenne en 2010[3] et transposée en France en 2013[4].

 

Cette méthode consiste, avant de lancer une expérimentation animale, à :

 

– Vérifier si une méthode alternative peut être utilisée (Remplacement) ;

 

– Réduire au minimum le nombre d’animaux utilisés (Réduction) ;

 

– Améliorer les conditions d’hébergement des animaux et les conditions d’expérimentation en maîtrisant notamment la douleur (Raffinement).

 

En France, des comités d’éthique en expérimentation animale (CEEA) ont été mis en place pour valider les projets d’expérimentation au regard de ces trois principes. Des structures de « bien-être animal » sont également mises en place dans les laboratoires et censées garantir le respect de la méthode des 3 R.

 

Les méthodes de remplacement.

 

89 % des Français sont favorables à l’interdiction de l’expérimentation animale si des méthodes substitutives existent[5]. Et elles existent.

 

Sans être exhaustif, on peut citer trois méthodes alternatives permettant de ne pas recourir à l’expérimentation sur les animaux :

 

– La modélisation informatique ;

 

– Les expérimentations in vitro, par exemple sur des cultures de cellules ;

 

– Le microdosage, qui consiste à expérimenter les nouveaux médicaments ou les nouvelles molécules sous des doses infimes, ce qui évite tout risque de complication. Cela permet d’ailleurs d’expérimenter directement sur l’homme ces médicament ou molécules.

 

Dans les trois cas, il convient de remarquer qu’en raison des différences biologiques entre l’humain et l’animal, les résultats des tests effectués sur les animaux ne permettent pas toujours de prédire de manière fiable ce qui se passera chez l’humain. On sait aussi que le stress des animaux perturbe totalement les résultats des expériences.

 

C’est ainsi que plus de 80 % des molécules testées avec succès sur des souris échouent aux essais cliniques sur l’homme[6] : « L’homme n’est pas un rat de 70 kg », comme le remarquait ironiquement un célèbre toxicologue[7].

 

Les méthodes de remplacement ont donc de l’avenir devant elles quand on prend en compte ce paramètre mais aussi les progrès remarquables que l’on constate par exemple en matière d’informatique ou de biologie moléculaire.

 

Les méthodes de réduction.

 

Là encore, sans prétendre être exhaustif, trois méthodes pour réduire le nombre des animaux utilisés peuvent être citées :

 

– Limiter l’utilisation d’animaux dans l’enseignement supérieur ;

 

– Former les futurs chercheurs, dans le cursus universitaire, à l’éthique et la bientraitance des animaux ;

 

– Enfin, reconnaître, comme le demande la Fondation Brigitte Bardot, un « droit d’objection de conscience » pour les étudiants et chercheurs qui refusent de recourir aux animaux[8]. Ce droit existe déjà en Italie et aux Pays-Bas sans que l’on ait observé un déclassement scientifique de ces pays.

 

Les méthodes de raffinement.

 

L’INSERM fournit de nombreux exemples de méthodes permettant de diminuer la douleur des animaux testés[9]. Nous les citerons pas toutes mais il s’agit principalement, dès que c’est possible :

 

– D’accorder la préférence à des procédures non invasives (imagerie, in vivo, télémétrie) ;

 

– De donner les soins pré-, per- et post-opératoires adéquats ;

 

– De recourir à l’anesthésie/analgésie, de manière appropriée ;

 

– De réduire la durée de certaines études, surtout toxicologiques ;

 

– D’utiliser les procédures d’euthanasie appropriées.

 

Enfin, il convient d’offrir aux animaux un niveau de confort acceptable, notamment en termes d’espace, de soins et d’alimentation, afin de respecter leurs besoins physiologiques (Suite à des enquêtes d’ONG et des témoignages de personnels de laboratoires, on a observé que des primates étaient détenus dans cages exiguës, que des chiens vivaient à même le béton, etc…)

 

La France, mauvaise élève sur les 3 R.

 

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : malgré la méthode des 3 R, le nombre d’animaux utilisés en France a augmenté entre 2014 et 2016, passant de 1,77 à 1,92 million, ce qui fait douter de la prise au sérieux des objectifs de remplacement et de réduction[10].

 

Chez les singes, le nombre d’animaux utilisé est même passé de 1 103 à 3 508[11].

 

Le plus frappant, ce sont les différences avec nos voisins européens :

 

– Pour la formation et l’enseignement supérieur, la France utilise 34 280 animaux contre 1 438 au Royaume-Uni.

 

– Au niveau des stades de douleur[12], la proportion de stades sévères en France en 2016 était de 16,7 % contre 7,4 % en Allemagne et 5,6 % au Royaume-Uni.

 

Au final, alors que l’Allemagne et le Royaume-Uni ont une production en sciences de la vie supérieure à la nôtre, la France est beaucoup moins précautionneuse au niveau du bien-être animal.

 

Il est vrai que nos 126 comités d’éthique, dont la fonction est de promouvoir un respect accru des animaux, ne font pas de zèle : en 2017, aucun des 3 708 projets de recherche soumis à ces comités n’a été refusé…

 

Comités d’éthique en expérimentation animale (CEEA) : une composition déséquilibrée.

 

Comme le note un auteur, docteur en sciences[13], les comités d’éthique en expérimentation animale ont une composition déséquilibrée, avec une majorité de membres impliqués dans des procédures expérimentales[14].

 

Il n’y a donc presque aucune garantie d’indépendance et d’impartialité. Or, la délivrance des autorisations par le ministère de la Recherche se fonde exclusivement sur l’évaluation de ces comités.

 

Mais ceux-ci travaillent essentiellement sur le troisième R, celui du raffinement, et pas assez sur les deux premiers, remplacement et réduction.

 

Parmi les raisons invoquées, les praticiens de l’expérimentation animale estimeraient que les méthodes de remplacement seraient avant tout  complémentaires et non substitutives à l’utilisation d’animaux.

 

En d’autres termes, ces praticiens ne veulent pas appliquer le principe du remplacement, ce qui est d’autant plus navrant que, comme nous l’indiquions précédemment, la majorité des molécules testées avec succès sur des animaux échouent aux essais cliniques sur l’homme.

 

C’est pourquoi les associations de protection des animaux réclament que ces comités d’éthique respectent les règles de représentation des membres de la société civile dans leurs débats.

 

Dans l’idéal, des personnalités sensibles au bien-être animal devraient pouvoir intégrer ces comités, afin d’assurer un contre-pouvoir ou tout au moins une présence « dissuasive ».

 

Revenir à l’esprit des 3 R.

 

Il est évident que la société française a pour principale faiblesse une tendance prononcée à l’inertie.

 

C’est un handicap lorsqu’il s’agit de science. Affirmer aujourd’hui, comme nombre de praticiens de l’expérimentation animale, que les tests sur les animaux sont toujours nécessaires, c’est passer à côté des formidables progrès scientifiques réalisés dans le domaine de la modélisation informatique ou de la biologie moléculaire pour ne citer que ces deux domaines.

 

Les méthodes dites de remplacement ne peuvent en fait que devenir de plus en plus pertinentes sur le plan scientifique. C’est le progrès !

 

La science française est-elle rétive à l’interdisciplinarité ? Nos universités ne peuvent-elles pas moderniser le cursus des jeunes chercheurs ? Ne peuvent-elles échanger des informations avec des institutions qui étudient d’autres domaines de recherche ?

 

Au final, l’excès de tests sur les animaux, pendant que nos concurrents recourent aux technologies les plus récentes et les plus prometteuses, condamne notre pays à la relégation scientifique.

 

Si la recherche française ne relève pas ce défi au nom du bien-être animal, elle doit au moins le faire pour enrayer le déclassement que nous avons tous pu constater douloureusement lors de la pandémie de Covid-19.

[1] https://www.liberation.fr/societe/animaux-dans-les-labos-deux-salariees-denoncent-la-banalisation-de-la-souffrance-20210420_FTOTCP5S3BC5DEDOEZXNX6CTUY/

[2] Institut national de la santé et de la recherche médicale : https://www.inserm.fr/professionnels-recherche/recherche-pre-clinique/experimentation-animale/regle-3-r-reduire-raffiner-remplacer

[3] Directive 2010/63/UE du Parlement et du Conseil du 22 septembre 2010 relative à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques. https://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=OJ:L:2010:276:0033:0079:fr:PDF#:~:text=La%20pr%C3%A9sente%20directive%20%C3%A9tablit%20des,r%C3%A8gles%20relatives%20aux%20aspects%20suivants%3A&text=d)%20l’%C3%A9valuation%20et%20l,d’animaux%20dans%20des%20proc%C3%A9dures.

[4] Décret n° 2013-118 du 1er février 2013 relatif à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques. https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000027037840/

[5] https://www.politique-animaux.fr/fichiers/ifop-bea-30ma-2021.pdf

[6] Pour le cas des souris notamment : https://www.lemonde.fr/passeurdesciences/article/2014/04/13/le-scandale-des-medicaments-qui-soignent-la-souris-mais-pas-l-humain_5999036_5470970.html

[7] Expression de Thomas Hartung, toxicologue, dans la revue Nature, en 2009.

[8] http://brigitte-bardot.over-blog.net/2020/06/mise-au-point-sur-l-adoption-d-un-decret-en-mars-dernier.html?utm_source=_ob_email&utm_medium=_ob_notification&utm_campaign=_ob_pushmail

[9] https://www.inserm.fr/professionnels-recherche/recherche-pre-clinique/experimentation-animale/regle-3-r-reduire-raffiner-remplacer

[10] https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/France-moque-elle-reglementation-lexperimentation-animale-2019-04-25-1201017829

[11] Idem.

[12] Une classification des procédures expérimentales a été mise en place, définissant les stades : légers, modérés, sévères et « sans réveil », en fonction des douleurs et souffrances induites.

[13] https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/France-moque-elle-reglementation-lexperimentation-animale-2019-04-25-1201017829

[14]Arrêté du 1er février 2013 relatif à l’évaluation éthique et à l’autorisation des projets impliquant l’utilisation d’animaux dans des procédures expérimentales. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000027038013