Tribune d’Hervé Juvin, candidat sur la liste RN pour les élections européennes 2019

Les Français doivent-ils ou non être consultés sur un traité qui, sous couvert d’amitié, engage une véritable intégration franco-allemande, et suscite perplexité ou inquiétude ailleurs en Europe ? La signature par le Président Emmanuel Macron, à Aix-la-Chapelle, le 22 janvier, d’un traité qui prétend renouveler le traité de l’Elysée de 1963, souvent appelé en Allemagne «  traité de l’amitié franco-allemande », un traité que les Français n’auront pu découvrir que le 18 janvier précédent, répond à la question – celle qu’il ne faut pas poser ; pas question de consulter les Français sur l’essentiel, amusons-les avec un débat manipulé, et le tour sera joué !

Passons sur les détails. Mais enfin… Est-ce vraiment pertinent d’inciter les enfants français à apprendre l’allemand, une langue qui ne fait pas partie des langues officielles à l’ONU, qui n’est parlée que par les Allemands dans leurs frontières et qui n’a aucune perspective de diffusion à l’extérieur de l’Allemagne ? Il est sans doute juste de prendre dans maints domaines l’Allemagne comme référence. Mais pourquoi elle seule, pourquoi pas l’Italie, ou la Grande-Bretagne, ou la Suisse ? Le texte du traité qui entend renouveler le premier traité de l’Elysée, signé par le chancelier Conrad Adenauer et le général de Gaulle, n’a pas été soumis aux Français. Les auteurs d’une rédaction approximative et de raccourcis audacieux savent bien pourquoi. Débattu, analysé, sorti de l’ombre où tout peut se jouer, il aurait nourri un débat public de nature à aviver les craintes de ceux qui pensent que le mandat de la République en Marche est d’en finir avec la France, son indépendance, sa singularité, pour la conformer à un ordre mondial dicté de l’extérieur. Sa lecture aurait tout aussi bien pu alerter les tenants d’une Union européenne qui ne voient pas sans peur le Brexit laisser place à un directoire franco-allemand, et à une codécision allemande et française très éloignée de l’esprit des institutions et de l’Union ( d’ailleurs, un « groupe du Nord », associant à l’initiative des Pays Bas, pays nordiques, Etats baltes et Autriche, aurait fait part de sa préoccupation à la chancelière ). Et surtout, l’étude des effets possibles du traité sur la défense et la sécurité de la France, comme sur sa place dans le monde, aurait appelé des alertes dont le gouvernement n’a pas besoin. Voilà pourquoi le coup s’est joué en douce, voilà pourquoi il est urgent de concentrer notre attention sur les impacts du traité du 22 janvier 2019 sur la politique extérieure et de Défense de la France.

1 – Un cadeau sans contrepartie ?

La construction européenne serait-elle la version XXIe siècle du projet impérial allemand ? Même si l’Allemagne a perdu toute ambition de conquête, même si la dynamique du peuple allemand a été brisée jusqu’à s’accommoder du naufrage démographique actuel, même si l’armée allemande manque tragiquement de tout ce qui peut faire une armée ( comme le professeur de stratégie israélien, M. Van Creveld l’a si souvent et si durement observé), la question est pertinente. Et elle est actuelle. Le traité d’Aix la rend actuelle.

Derrière la rhétorique européenne de rigueur, la réalité du Traité est que la France, membre du Conseil de Sécurité des Nations Unies, détentrice de la puissance nucléaire, admise par le génie du général de Gaulle à s’asseoir au côté des vainqueurs de l’Allemagne nazie, s’abaisse au niveau de l’Allemagne, que son indignité historique condamne à la dépendance stratégique et à un pacifisme stérilisant. Les interlocuteurs stratégiques naturels de la France sont les autres puissances nucléaires mondiales ; la Grande-Bretagne, la Russie, les Etats-Unis, la Chine. L’Allemagne n’en fait pas partie, elle n’a pas de diplomatie mondiale, elle n’a pas d’empreinte sur d’autres continents, ses capacités militaires sont sévèrement limitées et ses interventions extérieures soumises à d’infinies précautions qui les rendent en fait inopérantes.

Cette situation directement issue de la Seconde Guerre Mondiale contraste avec la surpuissance commerciale et industrielle allemande et suscite bien des tentations, notamment celle d’obtenir un siège au Conseil de Sécurité. Le gouvernement de M. Macron aurait-il l’idée de troquer un coup de pouce au statut international de l’Allemagne contre quelques facilités budgétaires ou industrielles pour la France ? Avec une cohérence notable, à la fois Heiko Haas, ministre allemand des Affaires etrangères, et le vice-chancelier Olaf Scholz ont au cours des mois derniers appelé à un nouvel ordre mondial porté par l’Europe, à une Défense européenne mieux assurée, et aussi à l’obtention par l’Allemagne d’un siège au Conseil, ou à tout le moins, au partage du siège de la France au Conseil de Sécurité des Nations Unies avec l’Union européenne (lire un article de Heiko Haas in Handelsblatt Global, 24-11-2018 et une conférence de Olaf Sholtz sur l’Union européenne, donnée à Berlin le 28-11-2018). Les circonstances s’y prêtent, l’Allemagne bénéficiant d’un siège d’observateur au Conseil de Sécurité pour deux ans, à partir de 2019. Mais faut-il que la France joue le jeu allemand comme le traité de l’Elysée l’engage à le faire ? Est-ce une priorité pour la France que d’abandonner, parmi les membres de l’Union, le monopole d’un siège au Conseil de Sécurité que lui confère le retrait britannique du Brexit ? La France, comme l’y engage le principe de concertation systématique prévu dans le Traité, devra-t-elle soumettre ses votes au Conseil de Sécurité à un veto allemand ? Devra-t-elle dorénavant subordonner ses relations avec d’autres pays dans le monde à une Allemagne qui n’a ni présence outre-mer, ni domaine maritime dans les trois océans, ni légitimité d’aucune sorte à parler à l’Afrique, à l’Amérique latine ou à l’Asie ? Serait-ce le vrai projet du Président Emmanuel Macron, ou de ceux qui lui en ont donné mandat ; donner à l’Allemagne dans la paix ce qu’elle n’a pas conquis par la guerre, et sortir de son impuissance à diriger la France en lui donnant un Gauleiter allemand ? Car M. Olaf Scholtz avait été on ne peut plus clair, en répondant au projet français d’instituer un ministre franco-allemand de l’économie ; «  un ministre allemand de l’économie sera un ministre allemand de l’économie ; nous ne pouvons ni ne voulons payer pour tous » ( Suddeutsche Zeitung, 16 mars 2018) Quelques mois plus tôt, Wolfgang Schauble, dans un discours à la Brookings Institution, avait déploré que personne ne puisse obliger le Parlement français à adopter les réformes allemandes ! Voilà qui est clair et devrait sonner la fin de la partie pour la France.

2 – Une sujétion consentie

Le traité signé le 22 janvier sera l’occasion n’en doutons pas de célébrer la grande amitié franco-allemande, une amitié dont chacun est bien ennuyé de trouver des preuves, l’occasion aussi d’en appeler aux mânes du général de Gaulle. Bien à tort. Car l’histoire du traité de l’Elysée est tout sauf celle d’une histoire d’amitié sincère. Le traité était voulu par la France pour initier une défense européenne hors de l’OTAN, dans la perspective de renforcer le marché intérieur européen en le protégeant de l’extérieur ; mais la signature du chancelier allemand n’engageait que lui. Le traité devait être approuvé par la chambre des députés, le Bundestag, et arriva ce qui devait arriver, l’ajout d’une mention à l’OTAN rétablit la dépendance européenne et la protection du marché intérieur fut vidée de son sens par le lien atlantique. Dès l’année suivante, le chancelier Konrad Adenauer connut la fin de sa longue carrière politique. Le général de Gaulle se tourna vers le grand large, là où il avait les mains libres, et ce fut la suite glorieuse de la reconnaissance de la Chine populaire, de l’appel au Québec libre, etc.

Sous de tels auspices, qu’attendre 55 ans plus tard de la version 2 d’un traité vidé de son sens par la soumission allemande aux Etats-Unis ? Rien, sinon un pas de plus dans l’abandon de la souveraineté de la France en matière de Défense. La lecture du texte du traité indique que toute intervention extérieure sera désormais soumise à l’accord allemand, donc en pratique ( ce que le texte ne dit pas ) à l’accord du Bundestag. Autant dire que la capacité française à être le premier entrant sur un théâtre d’opérations, largement dûe à la rusticité de ses forces et à ce qui lui reste d’indépendance logistique, sera compromise. Autant dire aussi que les acteurs politiques que la capacité d’intervention rapide de la France arrête dans leurs ambitions de coup d’Etat ou d’agression armée se sentiront rassurés ; tant de choses pourront se passer avant que le Bundestag autorise le Président français à donner le feu vert aux soldats ! C’en est bien fini des paras sautant sur Kolwezi, des chars bloqués à portée du palais du Président tchadien, ou de putschistes arrêtés avant d’arriver au centre de Bangui !

Pourquoi cette reddition ? Les autres Etats membres de l’Union peuvent à bon droit s’étonner d’une telle capacité donnée à l’Allemagne et aussi s’interroger sur des contreparties qui n’apparaissent pas dans le texte – lesquelles ? Les citoyens français, et plus encore les forces de Défense et de Sécurité, peuvent eux s’alarmer d’une situation où des officiers allemands commandent déjà des troupes françaises, où des forces françaises éprouvées sur vingt théâtres d’opérations au cours des dix dernières années, devront rendre compte à des militaires allemands syndiqués, incapables d’intervenir sans l’air conditionné et l’avis de leurs délégués du personnel ! Les drames européens du XXe siècle ont pour cause principale une Allemagne qui a toujours été trop forte pour ce qu’elle avait de faible, trop faible pour ce qu’elle avait de fort ; faut-il vraiment que, dans l’espoir jusqu’ici vain de concessions économiques et financières, la France place son destin entre les mains d’une puissance qui n’a toujours pas trouvé sa forme politique, et dont le rêve de moins en moins caché est que l’Union européenne lui permette de réaliser le Saint Empire romain germanique ( lire sur ce sujet Alexis Dirakis, « Les Ressorts du consensus allemand sur l’Europe », in Le Débat, nov-déc. 2017, et aussi ; Wolfgang Streeck, « Les 4 âges de Mme Merkel » in Le Débat, nov-déc 2018) ? Que des policiers allemands puissent participer à des opérations de maintien de l’ordre en territoire français est un symbole qu’il n’était pas besoin d’agiter dans un traité qui, oublieux de l’histoire, va réveiller bien des images.

3 – Une dépendance industrielle

Inquiétant pour ce qu’il dit, et cherche à ne pas dire, le traité l’est tout autant par ce qu’il ne dit pas. Depuis le traité de Saint-Malo, la coopération franco-britannique dans le domaine de la Défense et de la sécurité est essentielle, consistante et mutuellement bénéfique. L’ancien « D » du MI6, Richard Dearlove, vient de le rappeler ( 10 janvier 2019) ; un Brexit « dur » pourrait paradoxalement être favorable à la sécurité britannique, en libérant la coopération avec la France des contraintes que lui imposait une Union qui vise à la supranationalité et voit d’un mauvais œil les coopérations intergouvernementales exclusives – comme celle que dessine le traité de l’Elysées saison 2. Faudra-t-il désormais que les projets, les relations, les coopérations franco-britanniques soient conduites avec l’Allemagne, subordonnées à la consultation de l’Allemagne, voire à l’autorisation allemande ?

La situation est d’ores et déjà plus claire en matière d’industrie de Défense et d’exportation d’armements. Le traité dessine une aventure obligée ; tout projet industriel dans ce domaine sera franco-allemand. Et voilà tout tracé l’avenir de nos patrouilleurs, de nos chars, de notre système d’opération aérienne combinant drones, avions de combat et missiles ! Le traité ne dit pas que l’histoire contraint l’Allemagne à une extrême prudence dans ses exportations d’armements et que toute contribution de composants allemands à du matériel français subordonnera nos exportations à l’autorisation allemande. Comme si nous n’avions pas déjà assez de problèmes avec la règle ITAR ( la présence du moindre composant américain contraint à obtenir l’autorisation américaine pour toute exportation, ce qui bloque aujourd’hui la vente des Rafale à l’Egypte !) pour ne pas ajouter une dépendance supplémentaire ! Que des coopérations franco-allemandes soient utiles, qu’elles puissent être nécessaires, comme d’ailleurs des coopérations avec l’Italie, la Grande-Bretagne ou la Suède, sans doute. Mais en quoi est-il utile de se lier à une Allemagne habitée par un pacifisme obligé, tenue par des « Verts » ou des partis extrémistes qui n’ont et n’auront aucune raison de concéder quoi que ce soit à la France, une Allemagne héritière d’une vision européenne et mondiale antinationale totalement dépassée depuis que, n’en déplaise à certains, l’Etat-Nation est la forme universelle de la modernité politique ?

Au cœur du débat

Pour tout Allemand, l’Union européenne n’est pas un sujet de choix politique, c’est une obligation de survie. C’est par l’Union européenne lui permettant de continuer l’Empire germanique que l’Allemagne peut échapper à cette fiction ; l’histoire allemande commence en 1945. C’est aussi au sein de l’Union européenne qu’elle peut opérer ce tour de passe-passe que réalisent l’école constitutionnaliste et notamment, Jürgen Habermas quand, des crimes allemands du XXe siècle, ils tirent une paradoxale supériorité morale ; ayant connu le pire avec le nazisme, l’Allemagne serait appelée à l’éviter désormais à l’Europe ( Wolfgang Schauble a souvent repris ce principe dit ; «  de la prédestination par perversion »)! Et c’est ainsi que, faute d’avoir su construire un Etat-Nation, bien dans ses frontières, assuré de sa stabilité et de son unité, l’Allemagne poursuit le rêve supranational, universaliste ou fédéraliste, d’une Europe sans frontières, sans mesurer qu’elle se met et qu’elle met l’Europe à rebours de l’histoire.

Que va faire la France, exemple s’il en est d’Etat-Nation stable et mature, dans la galère de l’inexistence politique de l’Allemagne ? Pourquoi servir de tremplin à un fédéralisme continental qui n’est et ne peut être que la voie d’une Europe allemande ? Une Allemagne que son histoire condamne à chercher dans l’Europe le moyen de renouer avec un millénaire impérial (le Saint Empire romain germanique a fait durer de 960 à 1806 une expérience unique de fédéralisme continental), est bien loin d’une France plus grande dans le monde qu’elle ne le sait chez elle, d’une France qui continue de compter et de peser, d’une France qui pour la première fois depuis les guerres napoléoniennes dispose d’une supériorité militaire écrasante sur l’Allemagne et pas seulement parce qu’elle dispose de l’arme nucléaire. Il n’en est que plus étonnant de voir une Allemagne tenue à la réserve obtenir de la France tout ce qu’elle n’aurait pas osé demander, se rapprocher d’une stature internationale que rien ne lui confère et même, commencer à regarder du côté de l’accès à la force nucléaire – sans aucun doute, pour mieux appeler ensuite à la dénucléarisation du monde, comme elle l’a déjà fait au grand dam de la France, d’Israël et de quelques autres. Il est bien étonnant aussi de constater l’absence de vision du Traité et son peu d’ouverture. Si un rapprochement entre Paris et Berlin, que certains voient se poursuivre jusqu’à Moscou, a un sens, si certains entendent réviser la dépendance atlantique au profit de l’union du continent eurasiatique, pourquoi ne pas l’écrire, et pourquoi enfermer la France et l’Allemagne dans un pas de deux qui laisse nos partenaires européens sur le banc de touche ?

Le plus étonnant est de voir un Président français servir l’agenda de ceux qui rêvent d’en finir avec la résistance française, l’indépendance française, l’esprit national, pour une fuite en avant à rebours de l’histoire, du sentiment collectif et de l’intérêt de la Nation. Et sans doute, les Allemands sauraient s’employer à réduire les Français à la soumission. Mais faut-il que celui qui a échoué sur tout ( Marcel Gauchet, Le Soir, 25 décembre 2018) fasse payer à ce prix ses échecs à la France ?