Tribune de Jean-Lin Lacapelle, Député français au Parlement européen

Les délocalisations, les rachats successifs d’entreprises technologiques de pointe par des firmes étrangères et, maintenant, la crise sanitaire du COVID-19, ont montré au monde et aux Français la fragilisation de notre souveraineté industrielle.

La France a perdu le potentiel industriel qu’elle avait dans les années 70-80. La rupture d’approvisionnement en masques, due entre autres, à l’inconséquente fermeture de l’usine de Plaintel, nous l’a démontré. Pour autant, elle demeure, incontestablement, une grande puissance industrielle en termes d’armement lourd ou de haute technologie. Des fleurons français tels que Nexter, Dassault, MBDA ou encore Thales sont jalousement convoités par nos alliés et adversaires.

Mais une tendance de fond est observée depuis le début des années 2000. De la vente par Emmanuel Macron d’Alstom énergie produisant les turbines des sous-marins nucléaires, au rachat de l’équipementier aéronautique Latécoère par un fonds spéculatif américain en 2019, en passant par le rachat de Photonis cet été par un autre fonds : longtemps préservée, la filière française de l’armement est aujourd’hui bradée au plus offrant.

Dans le secteur de l’armement léger, le ver est déjà dans le fruit depuis de nombreuses années, puisque la plupart des équipements du soldat sont fabriqués à l’étranger. Terminé les glorieuses manufactures de Saint-Étienne ou de Châtellerault et leurs fusils d’assaut Famas, leurs fusils de précision FR-F2 ou leurs pistolets PAMAS et PAMAC, fini les uniformes Paul Boyé ou les mythiques rangers « made in France ». Désormais, nos fusils d’assaut et nos rangers sont allemands, nos fusils de précision belges et nos armes de poings autrichiennes, sans parler de la destruction de notre industrie de munitions petit calibre, qui rend l’armée française incapable de produire des munitions en cas de conflit, et nous rend tributaires des approvisionnements étrangers.

Même constat pour le secteur du numérique militaire. Nous sommes en effet obligés d’utiliser des logiciels étrangers dont l’allégeance va, non à leurs clients étatiques, mais à leurs patries de développement, et dont nous pouvons être sûrs qu’ils leur transmettent les informations confidentielles pour lesquelles nous les utilisons. Le logiciel américain Palantir, utilisé par la DGSI, ou les drones Reaper, utilisés par l’armée française, en sont les exemples les plus flagrants. Le Vice-amiral Arnaud Coustillière explique même qu’aucun « constituant des systèmes d’information ne peut être considéré comme de confiance, de la puce à la brique logiciel, en passant par l’alimentation ou les cartes physiques […] et que dire des antivirus […] tout cela peut être piégé[1]. »

Comment avons-nous pu passer d’un arsenal presque 100% français dans les années 70-80 à cette situation ? Tout simplement par absence de stratégie et par soumission à la folle idéologie de l’ultra-mondialisme. Alors que nous aurions dû soutenir les entreprises françaises en les privilégiant dans les appels d’offres, en les accompagnant dans leur recherche et développement, et en les protégeant de la prédation, nous les avons laissées à la merci de la concurrence internationale, jusqu’à la fermeture définitive de joyaux nationaux tels Mathurin ou Saint-Étienne.

C’est avant tout l’angélisme libéral d’une concurrence mondiale libre et non faussée qui a entraîné notre pays dans cette ornière, couplé à une absence de vision condamnant des pans entiers de notre industrie de défense. Ce ne sont pas des lois ou des traités qui ont précipité notre effondrement, mais l’absence criminelle de volonté, ou d’intérêt, de la part des gouvernements à assurer la souveraineté du pays contre la mondialisation dont tous, depuis Giscard, ont été les propagandistes. En ce domaine, comme dans d’autres, des politiques aussi évidemment contraires aux intérêts élémentaires de la nation sont imputables à des visions post-nationales professées par un personnel politique sans racines et séduit par le mirage de l’échiquier mondial.

Pour autant rien n’est jamais intangible ! Dès que sera élu un exécutif ayant la volonté de restaurer notre souveraineté et de protéger nos filières industrielles ; il existe des mécanismes à instaurer immédiatement pour protéger efficacement l’industrie de défense française.

1) Dans le cadre d’une rupture avec la passivité actuelle, lancer un audit général des ventes, cessions, rachats… d’entreprises stratégiques en cours, et activer en leur faveur les dispositifs légaux (car ils existent) permettant l’intervention de l’État pour les conserver efficacement dans le giron français ;

2) Développer ces mêmes dispositifs légaux, notamment en modernisant et renforçant la DGA et son agence d’innovation Innovation défense Lab sur le modèle de la DARPA et de la Defense Innovation Unit (DUI) américaine dont le but est la capture de l’innovation, le partenariat avec les entreprises dans le domaine de la recherche et du développement, et l’exploration de la dualité technologique des inventions non directement militaires ;

3) Créer, sur le modèle des entreprises privées exerçant une mission de service public, un statut des entreprises exerçant dans divers secteurs de la défense et dont les applications sont susceptibles de représenter un intérêt national stratégique, leur permettant de recevoir des subventions, de bénéficier de garanties financières et de protections légales, et de conclure des conventionnements mutuellement avantageux avec l’État ;

4) Dégager, dès les projets de loi de finances rectificative, et en tout état de cause par la loi de finances du premier exercice disponible ainsi qu’une loi rectificative de la programmation militaire, les financements publics nécessaires à ces organismes et à la bonne conduite de leurs activités ;

5) Réviser le « décret Montebourg[2] » visant la protection des entreprises stratégiques et en élargir le périmètre sur le modèle américain du Foreign Investment Risk Review Modernisation Act et du Commitee on Foreign Investment in the US. De nombreuses innovations pouvant avoir des applications dans le monde de la défense sont issues de technologies civiles. Perdre des entreprises comme Aldebaran, spécialisée dans la fabrication de robots humanoïdes d’assistance à la personne, c’est perdre à terme des innovations dans le domaine de la robotique militaire.

Je le répète : le dispositif qui nous permettra de relancer notre industrie existe déjà, et ce n’est que par inaction coupable qu’il n’est pas utilisé. Le réactiver, l’étendre, le compléter, voilà les trois clés grâce auxquelles un gouvernement vraiment soucieux des intérêts de la France lui donnera les moyens de se réaffirmer. En 1525, l’Empire de Chine a sabordé ou laissé pourrir sa flotte, renonçant à un potentiel de suprématie navale qui aboutit, en 1839-1860, à son invasion et à sa soumission par l’Europe. Elle en a tiré les leçons. Ce n’est pas en 2020 qu’il nous faut imiter son erreur d’il y a cinq siècles. Nous devons dire et répéter, comme le faisait le général américain Robert W. Cone en 2013, que « ce qui me tient éveillé la nuit, c’est que l’on puisse rater la dernière innovation technologique – et que nos ennemis puissent l’obtenir. »

[1] Cité dans le Rapport d’information de la commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale sur les enjeux de la numérisation des armées, n° 996, 30 mai 2018.

[2] Décret n° 2014-479 du 14 mai 2014 relatif aux investissements étrangers soumis à autorisation préalable.