Tribune de Thibaut de La Tocnaye, dirigeant-fondateur d’entreprises industrielles et high-tech, conseiller régional de Provence, membre du bureau national du RN

Après dix mois effectifs de crise sanitaire et d’une France à l’arrêt partiel ou total, force est de constater que les exécutifs en place aussi bien au sommet de l’Etat que dans les grandes collectivités territoriales n’ont toujours pas compris un enseignement pourtant fondamental de la crise du Covid_19 : à savoir l’absolue nécessité de relocaliser et de réimplanter des unités, des ateliers, des usines et des sites de FABRICATION dans les secteurs stratégiques identifiés justement grâce à la crise.

Pour étayer et valider cet impératif de relocalisation que le RN défend et explicite par le biais de ses experts économiques depuis plus de six mois, il est intéressant de noter que sous la pression des industriels du secteur, 17 Etats de l’Union Européenne dont la France, l’Italie et l’Allemagne viennent de signer le 9 Décembre dernier une déclaration commune pour s’unir dans la conception et la fabrication de semi-conducteurs. Et ce n’est pas une petite décision puisque cela porterait sur 145 milliards d’euros financés sur 3 ans par la ponction de 20 % du Plan de Relance européen de 750 milliards ! Le RN ne cesse de répéter qu’IL FAUT RECOUVRER NOTRE SOUVERAINETE INDUSTRIELLE et pour la première fois, les faits nous donnent raison et ce sont les professionnels qui montrent le chemin aux politiques !

Mais de quoi s’agit-il exactement ? De façon très simple, il faut savoir que les semi-conducteurs sont les matériaux de base pour fabriquer toutes les « puces » électroniques à commencer par les micro-processeurs qui sont en fait les « cerveaux » de tous les équipements ou machines électromécaniques qui constituent plus de 50 % de l’industrie. On comprend qu’il est donc capital de contrôler cette filière électronique… 

Or l’Europe ne détient qu’à peine 10 % du marché mondial des semi-conducteurs et seulement 6% de sa capacité de production mondiale. Les leaders sont l’Asie (Taiwan, Corée du Sud, Japon) avec 60% de la capacité de production, puis l’Amérique du Nord avec à 13% et la Chine avec 12,5% (source : IC Insights 2018). En parts de marché mondiales, les 10 premiers fabricants sont exclusivement asiatiques ou américains, les deux leaders étant le sud-coréen Samsung  (83 milliards de dollars de chiffre d’affaires) et l’américain Intel (70 milliards de dollars de CA). La société franco-italienne STMicroelectronics arrive en 11e position avec un peu moins de 10 milliards de dollars de CA. C’est un des fleurons français, qui plus est, on ne peut plus stratégique…

Alors, comment en est-on arrivé là, dans la mesure où l’Europe est pourtant un des premiers consommateurs de micro-processeurs de la planète ? Tout simplement parce que l’Europe, à commencer par la France, ont cessé de soutenir leur filière électronique depuis 45 ans… Giscard d’Estaing reconnaissait lui-même il y a quelques années (c’est une des spécialités de cet ancien président de la République que d’avouer ses erreurs, voire ses fautes, 30 ou 40 ans plus tard…) que l’abandon de notre électronique dans les années 70 était la cause aujourd’hui de notre absence parmi les mastodontes de l’électronique et de notre quasi-exclusion au sein du monde du numérique.

Disparition de l’Etat-stratège, si cher à Marine Le Pen et aux dirigeants éclairés du RN… mais aussi étiolement du rôle de nos organisations professionnelles (syndicats et fédérations professionnelles) qui n’ont cessé de se coucher devant l’ultralibéralisme financier et la disparition totale des frontières économiques. Précisons ici que « l’aveuglement » des organisations professionnelles dans ce domaine s’explique largement par leur clientélisme vis-à-vis des grands groupes financiers dominants d’une part et vis-à-vis des bataillons de l’immigration (bien utiles en main d’œuvre pas chère et en adhérents) d’autre part…

Justement, sous l’impulsion du SIA (syndicat américain de l’industrie des semi-conducteurs), le Congrès américain vient de promulguer le National Defence Authorization Act (NDAA) autorisant l’Etat fédéral, par des incitations financières, à promouvoir la fabrication de semi-conducteurs et la recherche dans ce secteur. Les Etats-Unis ont évidemment compris les enjeux absolument vitaux qui se jouent dans ces investissements. Ils sont prêts à y mettre le prix.

Il est donc urgent que la France avec ses alliés producteurs européens dans le domaine (Italie, Pays-Bas, Allemagne,…) intensifient massivement ses investissements dans les sites existants et réimplantent de nouvelles unités de production de semi-conducteurs – et également de micro-processeurs – sur les sols français (avec STMicroelectronics), italien (avec STMicroelectronics), allemand (avec Infineon) ou hollandais (avec NXP).  J’ajoute qu’il est hors de question que l’Europe de Bruxelles, compte tenu de son inaptitude chronique à gérer le moindre grand projet européen, se substitue aux Etats souverains, aux branches professionnelles et aux industriels compétents pour orchestrer et diriger ce programme capital pour la ré-industrialisation de la France et de l’Europe. La gouvernance doit être exercée par trois ou quatre puissances maximum et elle doit s’appuyer sur les remontées constantes d’informations scientifiques, académiques, technologiques et industrielles du terrain, c’est-à-dire en provenance des acteurs économiques eux-mêmes : en l’occurrence, les organismes de recherche, les industriels, et les syndicats et branches professionnelles. C’est à  cette condition que non seulement les pays de tête (France, Italie, Allemagne, Pays-Bas) mais également tous les pays européens suiveurs pourront profiter des bienfaits multiples de la relocalisation dans le secteur : standards de conception et de fabrication unifiés et maîtrisés, valeur ajoutée et marges commerciales reconstituées, compétitivité restaurée, résilience aux crises financières recouvrée, souveraineté numérique assurée…

Les enjeux sont clairs : il s’agit à terme de reprendre une place de choix dans la filière électronique (micro et nanoélectronique) et de se retrouver de plain-pied partie prenante dans la grande aventure du numérique du XXIème siècle : connectivité haut débit, centre de données, intelligence artificielle, photonique, calcul hautes performances, informatique quantique… autant de domaines où la France a beaucoup d’atouts mais où la maîtrise complète de la filière électronique est la condition nécessaire pour conserver son « ticket d’entrée » en quelque sorte. Et c’est vrai qu’à l’instar des très grands projets industriels tels que l’élaboration d’un moteur de recherche européen (capable de concurrencer Google et Baidu), la thermo-fusion nucléaire, un nouvel avion supersonique, la recherche sur le vivant ou la conquête spatiale, une coopération, industrielle et financière, choisie entre la France et ses voisins européens compétents s’avère obligatoire.

Au-delà de ce programme très important, à court et moyen terme, de relocalisation de la filière électronique (où la France a gros à gagner), je rajouterai un autre programme crucial, de mon point de vue,  et apte à contribuer activement à la ré-industrialisation de notre pays : le développement accéléré du secteur très « transversal » des matériaux composites.  De même que l’électronique, secteur « transversal » s’il en est, les matériaux composites  sont en train d’investir presque tous les champs industriels d’avenir : les matériaux de nouvelles générations durables, les produits bio-sourcés, la fabrication additive, les matériaux pour l’aéronautique, l’automobile et bien sûr la construction… Or la France a de l’avance dans nombre de ces secteurs. C’est donc un deuxième axe potentiel de ré-industrialisation à grande échelle. Qu’il pourrait être utile de mener en coopération avec nos voisins les plus concernés, avec la France comme leader.