Les pollinisateurs sont en danger. Près de 37 % des espèces d’abeilles et 31 % des espèces de papillons de jour sont en déclin. En trente ans, c’est 80 % de la biomasse des insectes volants, dont les insectes pollinisateurs, qui a disparu en Europe.

C’est dire que le futur « Plan pollinisateurs » du gouvernement est attendu, même s’il a déjà entraîné une levée de boucliers de la part des représentants agricoles.

Ces derniers s’opposent à la possible interdiction des traitements fongicides et herbicides pendant les périodes de floraison et d’exsudation de miellats, comme c’est déjà le cas pour les traitements insecticides ou acaricides.

Le plan durcirait également les conditions d’obtentions des autorisations de mise sur le marché de ces produits.

Le but : limiter au maximum les effets des produits chimiques sur les insectes pollinisateurs que sont les abeilles domestiques et sauvages, mais aussi les bourdons, les syrphes, les guêpes, les papillons, etc.

D’un autre côté, ce plan est aussi critiqué par les défenseurs de l’environnement qui lui reprochent de ne pas évaluer correctement la toxicité des pesticides commercialisés.

Il est vrai que les tests réalisés sur ces pesticides ne tiennent pas toujours compte de tous leurs effets sur les abeilles. Par exemple, les insecticides néonicotinoïdes tuent les abeilles à forte dose, mais altèrent aussi leur sens de l’orientation, leur système immunitaire et leur capacité de reproduction à faible dose.

Les tests réalisés sur les pesticides n’envisagent pas non plus les « effets cocktails », c’est-à-dire les effets cumulatifs de plusieurs pesticides sur les insectes pollinisateurs.

En 2013, l’EFSA, Autorité européenne de sécurité des aliments, avait proposé d’améliorer ces tests pour écarter les pesticides les plus dangereux du marché. Mais ces recommandations n’ont pas été mises en œuvre, en raison des pressions exercées par les lobbys de l’industrie agrochimique…

La pollinisation déterminante pour le rendement agricole.

Les pesticides sont pourtant abondamment déversés sur les cultures en France comme dans le monde entier, avec des conséquences néfastes pour les pollinisateurs.

Et ce n’est pas une bonne affaire pour l’agriculture, car la pollinisation détermine en grande partie les rendements agricoles des plantes à fleurs, mais aussi le maintien de la biodiversité. La pollinisation est indispensable à la reproduction de 75 % des espèces cultivées.

La disparition des insectes pollinisateurs entraînerait donc à son tour un effondrement de la production des fruits, légumes et autres plantes aromatiques. Il en de même pour toutes les plantes à fleurs dont environ 20 % sont déjà menacées d’extinction.

S’agissant plus particulièrement de la culture des oléagineux, tels que le colza ou le tournesol, la pollinisation est devenue d’autant plus cruciale qu’elle assure la grande majorité du rendement. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’agriculteurs et apiculteurs se coordonnent de mieux en mieux pour protéger les abeilles domestiques.

La disparition de l’habitat naturel et les espèces invasives.

Concédons-le : les pesticides ne sont pas les seuls responsables de la disparition progressive des insectes pollinisateurs.

Il faut compter aussi avec des espèces invasives telles que le frelon asiatique, mais aussi le moins connu « Varroa destructor », acarien qui parasite les abeilles, lui aussi venu d’Asie. Ce parasite est une cause non négligeable de la diminution des abeilles, car il leur communique une maladie, la varroose, qui s’est peu à peu répandue dans le monde entier.

Une autre cause de cette hécatombe est la disparition des prairies extensives qui permettaient une grande diversité de ressources florales, se développant sur plusieurs saisons. Il en est de même de la disparition des haies, suite au remembrement.

Plus généralement, l’artificialisation des sols et l’étalement urbain sont des causes de disparition des ressources florales dont ont besoin les pollinisateurs.

Paradoxalement, les pollinisateurs apprécient les villes où la diversité des plantes florales, conjuguée à une quasi-absence de produits pesticides, permet à de nombreuses variétés d’insectes pollinisateurs de prospérer.

On remarquera cependant que la densification des villes et la disparition progressive des espaces verts, par exemple au profit de nouveaux immeubles et de parkings, vont fortement altérer ces écosystèmes urbains dans les années à venir.

Les effets néfastes du libre-échange.

Le libre-échange forcené, devenu objet de culte pour l’Union européenne, permet à des produits alimentaires pollués par des pesticides de concurrencer nos propres productions.

C’est notamment le cas depuis que l’Union européenne signe des traités de libre-échange avec toutes les grandes zones économiques du monde, traités dont les produits agricoles servent clairement de variables d’ajustement.

C’est ainsi qu’il faut comprendre les baisses de droits de douane et les augmentations des quotas alloués à des pays tiers : en échange, ceux-ci facilitent les exportations européennes de produits industriels, souvent de fabrication allemande.

Les agriculteurs français et européens se trouvent ainsi moins protégés face à une concurrence moins regardante en matière environnementale. Il leur est d’autant plus difficile de s’aligner sur les prix de leurs concurrents qu’ils sont de moins en moins protégés par des quotas et des droits de douane.

Ainsi, dans le cadre de l’autorisation récente accordée aux néonicotinoïdes pour la filière des betteraviers, les maladies véhiculées par les pucerons sont l’arbre qui cache la forêt. Notre filière sucre, avant de subir les ravages de la jaunisse de la betterave, est avant tout impactée par des sécheresses répétées, la fin des quotas européens et la dérégulation du commerce mondial sur ce marché.

Il est donc vain de chercher à aligner nos normes environnementales sur celles de nos concurrents étrangers, en utilisant les mêmes produits chimiques, au risque d’accélérer la sixième extinction en Europe.

C’est une position de court terme. Concrètement, nos agriculteurs auront toujours des difficultés à rivaliser avec les prix de nos concurrents internationaux : le dumping environnemental, ajouté au dumping social, rend impossible un retour de compétitivité sur le seul facteur du prix.

D’autant que des pays voisins, comme les Pays-Bas, ou lointains, comme la Chine, ont développé des techniques agronomiques qui surpassent de beaucoup les capacités de la France en termes de compétitivité.

Les Pays-Bas sont le pays de la Food Valley, version agrotechnique de la Silicon Valley, qui rassemble des start-up organisées autour de l’université de Wageningen. Ils ont massivement investi dans des innovations technologiques disruptives : sélection génétique, élevage d’insectes prédateurs, énergies renouvelables, drones, intelligence artificielle ou encore recyclage dans les serres du CO2 produit par l’industrie pétrochimique.

Ces investissements ont permis aux Pays-Bas de devenir le deuxième plus grand exportateur de fruits et légumes du monde après les Américains.

Nos voisins néerlandais obtiennent des records mondiaux de rendement par rapport à la quantité d’intrants et à l’espace utilisés. La culture en serre, très largement développée aux Pays-Bas, a permis aux agriculteurs néerlandais de ne pratiquement plus utiliser de produits chimiques.

En comparaison, la recherche agronomique française, parmi les meilleures au monde il y a encore quelques années, est désormais surclassée par nos concurrents néerlandais et même internationaux.

Ce n’est donc pas dans le libre-échange et dans le productivisme que notre agriculture trouvera son salut.

Le meilleur moyen pour nos agriculteurs de vivre de leur production serait de miser sur la qualité sanitaire, diététique et environnementale, en mettant en valeur ces caractéristiques de leurs produits par des labels et un étiquetage plus protecteur.

Le développement de l’agriculture biologique et de l’agriculture raisonnée participe à ce changement de modèle. Il est toutefois important de rappeler que le mode de production doit aussi s’accompagner d’une production la plus locale possible.

Dans le cadre des pollinisateurs, ce développement d’une agriculture plus respectueuse de l’environnement doit être accompagné par les pouvoirs publics.

Des solutions existent.

Parmi les solutions explorées, le programme « Plantons des haies ! », dans le cadre du plan de relance, permettrait de planter 7 000 km de haies entre 2021 et 2022.

Ce programme, annoncé le 11 janvier dernier à l’occasion du « One Planet Summit » consacré à la biodiversité, va dans le bon sens. Depuis 1950, 70 % des haies ont disparu, entraînant une baisse conséquente de la biodiversité.

Il faudra cependant faire bien mieux que le programme actuel : entre 1960 et 1980, les haies ont régressé à un rythme de 45 000 km par an, avant de se réduire encore de 15 000 km par an dans les années 1980 et 1990.

Les haies, les mares, les friches et les petits bosquets offrent pourtant aux oiseaux et aux insectes le gîte et le couvert. Ces habitats naturels permettent de diversifier l’écosystème et offrent une meilleure résilience du milieu.

Les oiseaux et les insectes prédateurs qui s’y développent régulent la population d’insectes nuisibles tels que les pucerons, sans avoir à dépenser des sommes considérables dans des produits phytosanitaires. Les insectes pollinisateurs peuvent également s’y plaire et permettre une meilleure pollinisation des cultures.

Ce n’est donc pas un hasard si de plus en plus d’agriculteurs replantent des haies : de ce point de vue, il ne faut pas sous-estimer leur conscience environnementale et comprendre également que c’est leur intérêt financier de réduire leurs dépenses en produits phytosanitaires, grâce à des espèces « supplétives » qui viennent les épauler.

Ajoutons que ces habitats naturels permettent également de lutter contre l’érosion des sols et les effets du vent, d’améliorer l’infiltration de l’eau et de stocker le carbone.

Cependant, si cette restauration des bocages doit se faire partout où cela est possible, elle doit aussi être accompagnée d’une limitation de la monoculture. La diversification des cultures dans un même terroir est indispensable pour éviter la prolifération des ravageurs et la contagion par les maladies de champ à champ.

Il faut également explorer d’autres pistes. La recherche agronomique permet notamment de développer des variétés plus résistantes aux ravageurs et aux sécheresses.

Une autre solution est de développer des produits de biocontrôle, c’est-à-dire d’associer un maximum de macro-organismes (acariens, insectes et nématodes) et de micro-organismes (tels que les phéromones ou des champignons) pour lutter contre les ravageurs ou les maladies.

Enfin, certaines plantes, dites « plantes de service » ou plantes répulsives éloignent les ravageurs.

Autant de solutions qui nous obligent de conjuguer la recherche agronomique et les avantages reconnus du bocage, avant que la politique de remembrement ne défigure nos terroirs.

L’agriculture française n’est donc pas condamnée à détruire les pollinisateurs. Il se pourrait même que la recherche de solutions pour sauver les pollinisateurs permette à notre agriculture de se réinventer.