Le forçage génétique consiste à incorporer un gène étranger[1] dans un organisme vivant, en utilisant la technique de modification génétique CRISPR/Cas9. Mais contrairement aux OGM classiques, soumis à la sélection naturelle, le forçage génétique est conçu pour se disperser le plus largement possible dans une population, afin de la modifier ou de l’éradiquer.

C’est en quelque sorte un super OGM puisque le gène ainsi introduit dans un être vivant se transmet presque systématiquement à sa descendance[2], y compris après reproduction avec des organismes non modifiés. Les organismes forcés génétiquement, dénommés également GDO (« gene drive organisms »), sont donc des modifications génétiques définitives.

Des arguments généreux mais surtout sonnants et trébuchants !

Les arguments ne manquent pas pour promouvoir les avancées que cette technique nous apporterait. On nous promet ainsi :

– D’éradiquer des maladies telles que la malaria, en programmant l’extinction des moustiques qui en sont porteurs ;

– De lutter contre des espèces invasives, telles que les mouches « Drosophila suzukii » qui s’attaquent aux fruits[3].

– D’améliorer des espèces domestiques, comme les abeilles, afin de les rendre plus résistantes aux pesticides.

Dans les deux premiers cas, il s’agirait d’introduire un gène qui programmerait une limitation des capacités de reproduction, voire l’extinction de l’espèce après quelques générations. De fait, une population entière pourrait hériter d’un gène modifié en une dizaine de générations environ.

Autre possibilité, toute aussi inquiétante : la modification des gènes d’une espèce visée pour la rendre plus vulnérable aux pesticides de synthèse, pesticides qui seront vendus naturellement par les firmes ayant procédé au forçage génétique !

Dans le troisième cas, celui des espèces domestiques, il s’agirait par exemple de modifier des abeilles pour les rendre plus résistantes aux pesticides. Ce qui signifierait à terme encore plus d’épandages de pesticides, toujours au profit des firmes agro-technologiques, mais sans risquer la vie des abeilles modifiées. Bien entendu, ce supplément de pesticides contaminera d’autres insectes, dont certains sont eux-mêmes pollinisateurs ou auxiliaires. Il contaminera également nos assiettes !

Mais cela importe peu aux firmes agro-technologiques qui pourront à la fois vendre une plus grande quantité de pesticides et déposer des brevets sur les espèces résistantes aux pesticides : le beurre et l’argent du beurre. Car le vrai miracle du forçage génétique, c’est finalement de rendre payants des services auparavant assurés gratuitement par l’écosystème !

Les premiers essais bientôt réalisés en Afrique ?

Loin d’être un scénario de science-fiction, le forçage génétique est déjà sur le point d’être expérimenté en Afrique. Ce continent servira donc à nouveau de cobaye aux multinationales de l’agro-technologie, comme ce fut le cas avec la triste expérience du coton transgénique au Burkina-Faso[4].

C’est ainsi que le projet « Target Malaria », financé notamment par la Fondation Bill et Melinda Gates, prétend modifier génétiquement les moustiques de l’espèce Anopheles gambiae pour que leurs descendants ne soient plus que des mâles, ou pour rendre les femelles stériles[5].

Ce projet est si avancé que les premiers lâchers pourraient avoir lieu dans quelques années, de nouveau au Burkina Faso…

À terme, l’espèce Anopheles gambiae serait donc totalement éradiquée. Mais les intentions prétendument généreuses, voire humanistes, des firmes agro-technologiques et des fondations américaines ne doivent pas nous tromper.

L’alerte est lancée.

En effet, cette technique du forçage génétique est critiquée par nombre de scientifiques ou d’associations[6] qui en anticipent des effets potentiellement dévastateurs.

Dans cette optique, le 30 juin 2020, ce ne sont pas moins de 78 associations européennes de protection de l’environnement[7] qui, dans une lettre ouverte à la Commission européenne, lui ont demandé d’agir en faveur d’un moratoire international sur la dissémination d’espèces issues du forçage génétique.

En France, l’association Pollinis a également envoyé une lettre ouverte au Premier ministre afin de demander l’interdiction de la production, de l’utilisation et de la dissémination d’organismes issus du forçage génétique[8].

Et les arguments ne manquent pas pour inciter à la prudence :

– Premièrement, on ne peut encore déterminer avec certitude si les gènes disséminés ne vont pas se transmettre à d’autres espèces apparentées, même si le risque est jugé faible[9] ;

– Deuxièmement, les gènes introduits par forçage peuvent également subir des mutations indésirables, risquant d’occasionner des problèmes écosystémiques ou sanitaires, d’autant qu’une mutation génétique indésirable ne pourra être corrigée qu’en la désactivant par un autre forçage génétique ;

– Enfin, troisièmement, les prédateurs des organismes programmés génétiquement à disparaître perdraient à terme leurs proies et pourraient disparaître à leur tour. Ils pourraient également reporter leur appétit sur d’autres espèces, les mettant aussi en danger.

Face à ces risques loin d’être hypothétiques, le Parlement européen a adopté le 16 janvier 2020 une résolution invitant la Commission et les Etats membres à plaider pour un moratoire international[10].

En attendant une réaction de la Commission européenne, il est indispensable d’informer et d’alerter nos concitoyens, afin de les mobiliser.

Il convient de rappeler notamment que lorsque les apprentis sorciers de l’agro-technologie ont mis au point des techniques génétiques révolutionnaires pour éradiquer les nuisibles, tels que les OGM résistants aux pesticides, cela s’est traduit par des profits immenses pour ces industries tandis que les consommateurs étaient encore plus contaminés par les résidus de ces pesticides.

Avec le forçage génétique, le même scenario se profile : les profits seront une nouvelle fois privatisés tandis que les pertes seront mises à la charge de toute la collectivité. Rappelons à ce titre que le patrimoine génétique naturel est le fruit de millénaires d’évolution, qu’il doit être protégé et qu’il doit rester gratuit.

J’en appelle donc à mon tour à la Commission européenne et aux Etats membres pour qu’ils œuvrent ensemble à l’instauration d’un moratoire afin d’interdire la production, l’utilisation et la dissémination d’organismes issus du forçage génétique.

Je déposerai prochainement une question écrite à la Commission pour la mettre en garde contre cette nouvelle menace pesant sur la biodiversité.

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[1] C’est donc une forme de transgénèse, comme les OGM.

[2] https://reporterre.net/Apres-les-OGM-la-nouvelle-technique-du-forcage-genetique-inquiete-ecologistes-et-scientifiques

https://www.pollinis.org/publications/note-de-positionnement-de-pollinis-sur-les-dangers-des-ogm-issus-du-forcage-genetique/

[3] Introduites en Europe en 2008. https://www.bioactualites.ch/cultures/arboriculture-bio/protection-des-plantes/ravageurs-arboricultures/drosophila-suzukii.html

https://reporterre.net/Alerte-Suzukii-la-mouche-ravageuse-deprime-la-production-francaise-de-fruits

[4] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/02/16/burkina-faso-les-lecons-a-tirer-de-la-fin-du-coton-transgenique_4866376_3212.html

[5] https://reporterre.net/Apres-les-OGM-la-nouvelle-technique-du-forcage-genetique-inquiete-ecologistes-et-scientifiques

[6] https://www.pollinis.org/publications/note-de-positionnement-de-pollinis-sur-les-dangers-des-ogm-issus-du-forcage-genetique/

[7] Dont Greenpeace Europe et Pollinis.

[8] https://www.pollinis.org/admin/wp-content/uploads/2020/07/lettre-au-pm-interdiciton-fg-22.07.2020.pdf

[9] https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/eva.12939

[10] https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/TA-9-2020-0015_FR.html