Tribune de Dominique Bilde, Député français au Parlement européen

La réforme couvait dans les couloirs feutrés de l’Institut de la rue Saint-Guillaume depuis la suppression, en 2013, de l’épreuve de culture générale. Cette année, c’est le concours de Sciences Po qui tire sa révérence au profit d’un examen de dossier académique complété par un oral de sélection. Frédéric Mion réalise ainsi le rêve de son prédécesseur, le médiatique Richard Descoings, en rayant d’un trait de plume un véritable totem de l’enseignement supérieur français. La réforme ravira en tout cas le locataire de l’Élysée, qui tempêtait en avril dernier contre une « haute fonction publique » qui ne « ressemble [pas] à la société que nous sommes. »

Certes, l’objectif de 30 % d’étudiants boursiers est louable. Mais derrière les périphrases alambiquées sur la « diversification des profils » et les références au modèle managérial privé, il ne s’agit ni plus ni moins que de saper un système éducatif séculaire au nom d’une discrimination positive importée. Ironie du sort, la France s’engouffre dans cette brèche au moment où les États-Unis en déchantent. En témoigne la rocambolesque affaire judiciaire opposant des étudiants asiatiques s’estimant discriminés à la prestigieuse université de Harvard.

Et, quand discrimination positive ne rime pas avec discrimination tout court, elle manque tout simplement le coche. Ainsi, la fameuse filière ZEP de Sciences Po, ouverte à quelque 106 établissements d’éducation prioritaire, avait eu tôt fait de devenir la chasse gardée de familles sans difficultés particulières, mais soucieuses de soustraire leurs précieuses têtes blondes aux affres du concours classique, pendant que la « procédure internationale », moins sélective, voyait affluer des candidats au profil « bien de chez nous ». Bref, de même que la nature

reprend ses droits, aucune méthode de sélection n’aura jamais résisté sur le long terme à cette « prime au mieux informé », apanage des classes supérieures. Et, à cet égard, il est à craindre que l’examen oral concocté par Frédéric Mion ne renforce ce biais sociologique, tant ce type d’exercice est soumis à des usages et des critères encore plus sibyllins que ceux qui régissent une épreuve écrite anonyme.

Sans surprise, ce seront les classes moyennes et populaires qui risquent de payer au prix fort les réformes de cet acabit, puisque trop aisées pour correspondre aux critères d’une diversité soigneusement contingentée, mais trop périphériques et peu connectées pour bénéficier des trucs et astuces de familles parisiennes mieux nanties. Et, une fois leurs études achevées, leurs enfants subiront sur le marché du travail le sort de ceux qui, armés d’un diplôme largement dévalué, ne peuvent s’en remettre à l’épais carnet d’adresses familial. Pendant ce temps, un soupçon cosmétique d’une « diversité » triée sur le volet suffira à soulager la conscience d’élites déracinées et cosmopolites soucieuses de perpétuer leur entre-soi. Car, selon le mot fameux de Tancrède Falconeri, ne faut-il pas que tout change pour que rien ne change ?