Tribune de Thibaut de La Tocnaye, ingénieur centralien, dirigeant-fondateur d’entreprises industrielles et high-tech, membre du bureau National du RN, directeur de l’Institut de Formation des Elus Locaux, Conseiller régional de Provence

A juste titre la DGA (Direction Générale de l’Armement), voit d’un très mauvais œil le plan de « restructuration » de Volkswagen imposé à sa filiale MAN Energy Solutions qui fabrique, entre autres,  les moteurs de secours de nos sous-marins nucléaires… En fait, avec un plan d’économie imposé de 450 millions et la suppression de 2 600 emplois à réaliser avant 2023 qui impliqueront l’arrêt de la production des équipements de propulsion destinés aux navires militaires, c’est l’ensemble de notre propre filière de sous-marins nucléaires qui est fragilisée et menacée. En fait la sous-filière des SNA (les Sous-marins Nucléaires d’Attaque avec en particulier la nouvelle génération Barracuda) et celle du nouveau programme de SLNE (les Sous-marins Nucléaires Lanceurs d’Engins) sont tributaires de la sous-traitance de l’allemand MAN Energy Solutions.

Il s’agit donc ici d’un nouvel exemple caractéristique d’enjeu stratégique pour la France, à la fois sur le plan militaire, industriel et territorial. Sachant qu’un autre groupe motoriste allemand, MTU, présent autrefois dans le capital de la société MAN et lui ayant cédé ses parts en 2006, continue de fabriquer de son côté des moteurs de sous-marins, on comprend bien non seulement la difficulté d’exploitation mais éventuellement le conflit d’intérêt potentiels qui pourraient apparaître en cas de disparition de l’activité propulsion de MAN Energy Solutions. Nous nous retrouverions totalement « dans les mains » et au bon vouloir d’un nouveau fabricant allemand sans aucune garantie au niveau de la qualité et des standards mais bien évidemment aussi au niveau des délais et des prix !…

Il est clair que la seule solution à terme est le rachat par des entités françaises de cette activité propulsion destinée aux  navires militaires basée à Saint-Nazaire. L’idéal serait bien évidemment un acquéreur industriel. Il devrait appartenir au secteur et pourrait être accompagné à court et moyen terme par la BPI (Banque Publique d’Investissement) et financé en fonds propres (en partie seulement car il  faut éviter une gouvernance purement financière)  idéalement par un grand Fonds d’Investissement Stratégique (FIS). Or, ce FIS – qui manque cruellement à la France – devrait lui-même pouvoir bénéficier d’allocations spécifiques en provenance de la Banque Centrale Européenne (BCE) de Francfort. Celle-ci a en effet procédé à tout-va – et procède encore aujourd’hui quoique de façon un peu moins importante – à de la création de monnaie (Quantitative Easing) dédiée quasi exclusivement aux rachats d’actifs douteux de banques. Elle devrait maintenant allouer une part de cet « assouplissement quantitatif » (à hauteur par exemple de 50% de cette création monétaire) à l’économie réelle qui produit vraiment de la valeur et de la richesse, via des fonds d’investissement stratégiques nationaux ! Cette allocation devrait se faire au prorata des poids économiques respectifs des pays de l’Union Européenne, ce qui donnerait une part de 15 à 20 % pour la France. Et il serait donc tout à fait raisonnable d’obtenir ainsi 18 à 25 milliards sur les 250 milliards de QE qui sont encore créés chaque année par la BCE pour constituer notre Fonds d‘Investissement Stratégique.

Inutile de préciser que ce FIS devrait être piloté selon ses grands axes de développement par un Etat-stratège digne de ce nom qui aurait défini nos grandes priorités de réindustrialisation, et de relocalisation le cas échéant, en partenariat avec les industriels et les branches professionnelles, elles-mêmes remises en ordre de marche. J’ai moi-même, compte tenu de ma propre expérience industrielle et politique depuis plus de 30 ans (la durée justement de la désindustrialisation de la France !) proposé dix secteurs à privilégier pour initier la réindustrialisation de la France et recouvrer notre souveraineté industrielle. Et notre industrie de défense, avec notre aéronautique et le nucléaire, figurent bien sûr en très bonne position dans ces domaines d’excellence à renforcer et à sauvegarder.

En conclusion, il faut redire combien le renouveau industriel de la France est vital pour l’avenir. C’est seulement à cette condition, que nous pourrons retrouver une authentique autonomie stratégique et notre souveraineté tous azimuts, car les vertus de l’industrie pour un pays développé sont quadruples. L’industrie – avec l’agriculture/agro-alimentaire à un degré moindre – est le seul secteur à apporter : 1) l’indépendance économique ; 2) une balance commerciale excédentaire grâce à des marges substantielles ; 3) une résilience aux crises, particulièrement financières  et 4) un effet d’entraînement sur l’économie sans commune mesure avec tous les autres secteurs via en particulier la sous-traitance et les services externes générés.

C’est pourquoi toutes les occasions permettant de reconstituer notre tissu industriel doivent être saisies immédiatement… mais pour cela faut-il au moins disposer d’une volonté politique et des outils adéquats.