Tribune libre de Jean Messiha*, Délégué National

Lorsque les grands patrons français, largement détenteurs des médias, comme Martin Bouygues (TF1), Patrick Drahi (BFM), Bernard Arnault (Le Parisien et Les Echos), François Pinault (Le Point), Dassault (Le Figaro) et d’autres, décidèrent de faire gagner Emmanuel Macron, ils en espéraient beaucoup. La fin de l’ISF d’abord ainsi que la « flat tax » sur les revenus du capital. Ce n’est pas parce que l’on est déjà très riche que l’on va se priver de faire disparaître une taxe qui pique un peu et en réduire une autre qui rogne la rentabilité de votre fortune. Mais soyons justes, ils en espéraient plus. Bien plus. La fameuse « loi travail » tout d’abord, taillée pour éroder les droits des salariés. Ça, c’est fait. Mission accomplie Emmanuel !

Mais l’autre des grandes promesses de « super-techno » était l’assainissement en douceur des finances publiques, très dégradées, laissées par Sarkozy puis Hollande et qui passait, entre autres, par la suppression de 120.000 postes de fonctionnaires et 60 Mds EUR d’économies budgétaires. Certes, Fillon proposait mieux sur ces deux points névralgiques (500.000 fonctionnaires non remplacés et 100 Mds EUR d’économies). Mais ils n’y ont pas cru. Bien qu’elle soit perchée tout en haut de la pyramide de la richesse cette oligarchie n’ignore pas la combustibilité du corps social français. Et puis, avec le Pénélope Gate, comme dirait l’autre, « c‘était mort ».

Le choix de « la haute » s’est donc fait sur Macron. Le problème c’est que deux ans plus tard, rien ne se passe vraiment comme prévu.

La première mauvaise surprise pour les « progressistes » (nouvelle définition des néo-libéraux européistes et mondialistes) vient de la timidité de Jupiter sur la fonction publique. 1.600 postes supprimés en 2018 et 4.500 en 2019 pour la fonction publique d’État, alors que l’objectif est de 50.000 sur le quinquennat. 44.000 à réaliser dans les 3 ans qui restent alors que quantité de secteurs sont déjà au taquet ? Improbable pour ne pas dire impossible.

La deuxième et à bien des égards la plus fondamentale et la plus inquiétante pour la caste macroniste c’est évidemment le mouvement des Gilets Jaunes. Une révolte populaire venue des entrailles d’une société trop souvent et trop longtemps trompée. « Marine le Pen c’était le chaos », disaient-ils. Le chaos ils l’ont eu. Avec Macron. Mais ce qui a surpris « l’élite » c’est que non seulement « les gueux » et autres « Gaulois réfractaires » en colère, s’attaquent à leurs belles avenues parisiennes, mais surtout, comble de l’horreur, leur champion a lâché 11 Mds EUR d’aides sociales diverses et renonce à une taxe carbone qui conditionnait largement la stratégie fiscale du gouvernement sur le quinquennat. On aura noté que l’homme qui avait affirmé que « lui » ne céderait pas à la rue, n’a pas répondu à la colère populaire et pacifique des ronds-points en Province, mais à la violence urbaine à Paris !

Du coup, cette trajectoire vertueuse de nos comptes publics, dont deux ministres « de droite », Le Maire et Darmanin, devaient être les garants, commence à partir en vrille.

Le déficit de 2019 atteindrait les 3,1% et même si 0,8% est dû à la conversion du CICE en baisses de charges, ce n’est quand même pas top. Plus grave, tout le joli scénario quinquennal bâti par « super-techno » en 2017 est remis en cause. Cinq chiffres pour résumer les promesses que Macron avait fait pour appâter les Français :

  • un déficit ramené à 0,3% en 2022.
  • un ratio de dépenses publiques sur PIB abaissé de 55,1% en 2017 à 51,1% en 2022.
  • un ratio de prélèvements obligatoires sur PIB en légère baisse de 45,4% en 2017 à 44,3% en 2022.
  • un ratio de dettes publiques sur PIB chutant de plus de 98,4% en 2017 à 89,2% en 2022. Sans doute le plus emblématique et le plus fondamental des engagements pour la santé financière du pays !
  • et enfin un taux de chômage ramené à 7% en 2022.

Mais ça c’était avant. Messieurs Le Maire et Darmanin, qui n’en sont pas à une volte-face près (relire ce qu’ils disaient de Macron durant la campagne de 2017), se sont vus obligés d’avouer les 3 et 4 avril dernier que « ça ne le ferait pas » et qu’il fallait revoir les prévisions dans le mauvais sens. En 2022, le déficit repasserait à 1,2% au lieu de 0,3%. Cela paraît modeste, mais en fait ce chiffre est fondé sur une hypothèse de croissance de 1,4% tous les ans d’ici 2022 que les fonctionnaires de Bercy considèrent assez optimiste, car le ralentissement économique mondial menace et frapperait forcément la France.

Mais ce n’est pas tout.

Suite au Grand Débat, et afin d’aider sa liste à limiter la fessée annoncée aux élections européennes, le président annonce le 25 avril une série de mesures :

  • Réindexation des retraites de moins de 2.000 euros ce qui est bien normal. Toutefois, cela représentera une charge supplémentaire d’1,5 Md sur le budget de la Sécurité sociale. Porter la retraite minimale à 1.000 euros quand on a cotisé toute sa vie est une louable intention, mais elle nécessitera un effort de revalorisation généralisé des retraites, car ceux qui ont cotisé davantage diront légitimement « et moi alors ? ». Encore des milliards !
  • Des réductions d’impôts sur le revenu en faveur de la classe moyenne, peu contestables sur le principe, mais qui vont représenter une perte de recettes fiscales de 5 Mds EUR ! Qui plus est, elles laissent sur le côté de la route des millions de Français (dont la quasi-totalité des Gilets Jaunes des ronds-points) qui ne paient pas cet impôt, mais sont pressurés de charges sociales, dont la CSG qui absorbe près de 10% de leur salaire ;
  • Emmanuel Macron a dû reconnaître que la dépendance va continuer à coûter de plus en plus cher en raison de l’augmentation du nombre de personnes entrant dans le grand âge. Ici également plusieurs milliards sont à prévoir.

Comment va-t-on payer ces nouveaux efforts d’un président aux abois ? Pas en rétablissant l’ISF, car si on veut bien taper sur les « petits riches » en rognant leurs niches fiscales il n’est pas question de s’attaquer aux très riches (cf. le début de l’article).

Eh bien comme d’habitude : en prenant aux Français d’une main ce qu’on leur donne de l’autre. Et vous pouvez faire confiance à ces gouvernants pour faire preuve de créativité en la matière !

Mais comme ce tour de passe-passe ne suffira pas, nous aurons donc aussi de nouvelles économies sur les services publics et inévitablement encore plus de déficits.

Dans ces conditions peut-on encore croire Bruno Lemaire quand il annonçait début avril que le ratio de dette sur PIB serait désormais prévu en baisse de (seulement) 1,6% à 96,8% en 2022 donc très loin donc du chiffre initial de 89% ? Macron n’ayant déjà pas réussi à améliorer ce ratio entre 2017 et 2018 et le détériorant en 2019 malgré une conjoncture assez favorable est-ce que cet objectif même modeste est réalisable ? Improbable et même incroyable. Au rythme où nous allons, en 2022 nous serons probablement encore très proches des 100%, et nous aurons largement dépassé le seuil symbolique des 2.500 Mds EUR de dette publique, ce qui nous laisse effroyablement exposés à une inévitable hausse des taux d’intérêts dans les années qui viennent. Pour finir, l’objectif de taux de chômage de 7% pour la fin du quinquennat est aujourd’hui considéré comme inatteignable par les économistes, même les plus favorables à Emmanuel Macron, car un taux de croissance de 1,4% par an ne permet pas de créer suffisamment d’emplois pour absorber le chômage actuel et les nouvelles arrivées sur le marché du travail.

Franchement, cinq années d’efforts sous Hollande puis cinq ans de plus au « régime Macron » pour arriver à ça ? Dix années au cours desquelles, on aura raboté, rogné, écrêté, ponctionné, retranché, mais surtout bricolé notre dispositif public et notre système de solidarité ! Ça serait pathétique si ça n’était dramatique… Nous voyons ainsi qu’après l’échec « hollandais », c’est au tour du mirage nommé Macron de se dissiper même pour les élites qui ont tout fait pour le faire élire. Le redressement promis est déjà compromis. Le titre du très macroniste quotidien économique Les Echos, daté du 4 avril, ne laisse pas de place au doute : « le renoncement d’Emmanuel Macron ».

Que faut-il en penser ? Nous ne ferons pas l’affront au président de la République d’insulter son intelligence. Certes, son arrogance agace, surtout lorsqu’il joue les faux modestes. Non, le véritable reproche qui peut lui être fait sur le fond est qu’il est consciemment ou inconsciemment victime d’un aveuglement idéologique inouï : celui d’un néo-libéralisme à bout de souffle, d’un mondialisme épuisé, d’un eurofédéralisme naïf et d’un immigrationnisme qui ne veut pas dire son nom. S’il n’était pas le président de la République et le timonier de ce paquebot France à la dérive, on lui conseillerait simplement de s’occuper des œillets de sa villa du Touquet.

Après ce long réquisitoire le lecteur serait en droit de rétorquer : « vous avez la critique facile, mais que feriez-vous de mieux si vous étiez à sa place ? ». Question ô combien légitime du citoyen qui cherche à comprendre pour comparer et, in fine, voter. Eh bien, nous pensons poser le bon diagnostic et c’est déjà beaucoup.

Tous les chiffres le démontrent et même les économistes « eurogagas » commencent à le reconnaître :

  • certes l’euro a protégé l’épargne des Français (surtout celle des plus aisés) et fait prospérer la finance française,

mais

  • il a gravement compromis l’économie de la France, principalement son industrie et son agriculture.

Notre baisse de compétitivité depuis l’avènement de la monnaie unique est flagrante et engendre une cascade de conséquences : fermetures d’usines et d’exploitations agricoles, avec son corollaire de territoires en perdition accélérée, hausse du chômage et de la précarité, recettes fiscales et sociales sous tension, déficits publics et sociaux en hausse, érosion du modèle social et affaiblissement du service public, etc. Cercle vicieux et cycle infernal.

Vous pensez que ce qui précède vise à remettre la question de l’euro sur la table ? Non. Ce dossier est refermé et ne se rouvrira que si, faute de réformes, la zone monétaire se fracture. Rien ne doit être fait pour favoriser une telle rupture, mais rien non plus pour l’empêcher si son inévitabilité s’impose et que la majorité des Européens et des Français la souhaitent.

De l’expérience de ces dernières années nous devons tirer la conclusion que ce que l’euro empêche, à savoir la dévaluation externe, c’est-à-dire monétaire, il faut le remplacer par une « dévaluation interne » : non pas une dévaluation des salaires, mais une « dévaluation des prélèvements » qui pèsent sur nos producteurs de richesses, c’est-à-dire nos entreprises et surtout les TPE-PME. C’est le seul remède possible à notre grave et structurel problème de compétitivité qui conditionne tout le reste, car si notre économie ne tourne pas au bon régime nous ne pouvons plus faire face à toutes les exigences légitimes des Français. Qu’il s’agisse de garantir la sécurité, la santé, les retraites, l’éducation, la qualité des infrastructures et des transports publics, la transition écologique, l’accès à la culture, etc. et pour répondre à l’exaspération fiscale croissante, il faut de la croissance !

« Mais cela a déjà été fait par Hollande avec le pacte de responsabilité et le CICE qui ont donné 40 Mds EUR aux entreprises sans résultats probants », peut-on répondre.   Certes, les résultats de cette initiative ont été décevants, mais pour deux raisons principales : insuffisante (1) et mal conçue (2).

  • (1) Insuffisante : 40 Mds EUR, cela paraissait beaucoup, mais ce n’était pas assez vu le retard de compétitivité que nous avons accumulé avec notre grand concurrent : l’Allemagne.
  • (2) Mal conçue : cet argent donné sans contrepartie contractuelle en termes de création d’emplois, en particulier de la part des moyennes et grandes entreprises, fut une erreur capitale. Beaucoup ont pris cette manne pour investir dans la rationalisation de leur organisation, augmenter les salaires de leurs cadres et payer plus de dividendes. Un vrai scandale !

Par ailleurs, financer cet effort en réduisant les services publics, en cognant fiscalement sur les classes moyennes ou en augmentant la dette ce n’était pas la bonne formule.

La politique qui s’impose, elle, est différente et s’expose en plusieurs points :

  • Faire plus que ce qui a été fait. Car ne nous y trompons pas : la conversion du CICE en baisse de charges, claironnée par Bruno Lemaire comme une grande mesure pour la compétitivité de la France est un leurre. En réalité pas un euro de plus n’est consacré à la baisse du coût du travail.
  • Favoriser les TPE-PME, mais aussi les territoires qui ont le plus décroché, c’est-à-dire presque toute la France à l’exception du Grand Paris et une poignée de métropoles.
  • Conditionner cet effort à des engagements contractuels clairs de la part des moyennes et grandes entreprises en termes de recrutement, et en particulier de salariés français.

Mais la plus grande différence entre cette stratégie et celle prônée par la droite qui promeut aussi la politique de l’offre est le mode de financement. Pas question d’augmenter la TVA ou d’esquinter nos services publics pour dégager les ressources nécessaires. Cet argent il faut le chercher dans ce qui plombe la France :

  • En abaissant la contribution nette au budget de l’UE ;
  • En taxant la concurrence déloyale extra-européenne ;
  • En arrêtant l’immigration extra-communautaire et les dérives exorbitantes de l’asile ;
  • En combattant de façon plus dure la fraude fiscale et sociale ;
  • En mettant un terme au « millefeuille administratif », mais également aux gaspillages et aux abus qui règnent dans la fonction publique d’État et territoriale sans affecter les services publics de proximité ;
  • En nettoyant le bazar des niches fiscales dont certaines n’ont pas de réelle utilité publique et bien sûr en rétablissant un ISF juste qui ne pénalise pas l’investissement productif et social.

Mais au-delà des effets macroéconomiques que l’on attend de ces mesures, il faut qu’elles permettent une hausse du pouvoir d’achat des Français. Elle doit être atteinte par la baisse de la pression fiscale qui sera permise par le surcroît de croissance et donc de recettes (TVA, Impôt sur les Sociétés, cotisations sociales) que cette nouvelle politique économique apporterait.

La bonne cible c’est la CSG qui est l’impôt ou le quasi-impôt qui a le plus progressé ces dernières années. Il faut la baisser en mettant en place progressivement un dégrèvement de 100 euros par mois pour tous les salariés du privé et du public ainsi que les indépendants qui gagnent entre 1.0 et 1.6x SMIC (2,420 euros bruts par mois) en cinq tranches de 20 euros par an (20, 40, 60, 80, 100). Le coût serait d’environ 25 Mds EUR en année pleine au bout de cinq ans, ce qui est tout à fait raisonnable.

Mais la gazeuse et roborative prestation du 25 avril ne concernait pas que l’économie.

L’approfondissement de la décentralisation voulu par le président est inquiétant quand on voit ce qui en a été fait depuis des décennies. Mais plus grave est la notion de « décentralisation à la carte » ou « différentiation » conduite en fonction de « spécificités territoriales » contestables et dont l’affirmation reflète la volonté des « particularistes » voire d’autonomistes de défaire l’unité de la nation.  Rien par contre sur le coûteux « millefeuille administratif » qui fait que notre pays est à la fois suradministré sans être forcément bien administré.

Parmi les annonces d’Emmanuel Macron figure aussi une réforme de la formation de la haute fonction publique et pourquoi pas la suppression de l’ENA. Nous sommes accusés de populisme, mais n’y a-t-il rien de plus populiste que de supprimer une école que le monde entier nous envie pour la qualité des femmes et des hommes qu’elle forme ? Imagine-t-on l’armée de terre fermer Saint-Cyr, la Justice supprimer l’École Nationale de la Magistrature, l’Éducation Nationale l’École Normale Supérieure ? Et pourquoi ne pas liquider Polytechnique tant qu’on y est ?

Quel est l’objectif de Macron ? « Diversifier » le recrutement de la haute fonction publique. En clair, faire en sorte que les cités et les banlieues « racisées » pour utiliser le langage des « indigénistes », puissent être bien représentées dans l’administration de notre pays quitte à « tiers-mondiser » des corps qui ont souvent su limiter les dégâts causés par les innombrables erreurs de nos politiques depuis 40 ans. Ce modèle de méritocratie républicaine détesté par les intellectuels anglo-saxons et néolibéraux, car il ne discrimine pas « positivement » va sombrer sur le coup de tête d’un homme qui ne sait plus où il va. Il n’y a aucun doute que l’ENA nécessite une réforme, sur le détail de laquelle nous reviendrons, mais sa suppression n’est pas la bonne solution.

La limitation du RIC aux « seuls sujets » locaux est inadmissible et si la simplification des règles du Référendum d’Initiative Partagée est un pas dans la bonne direction, le dispositif restera difficile à actionner par le peuple.

Que dire enfin de la sélection de 150 citoyens tirés au sort au sein d’une Convention Citoyenne ajoutée au Conseil Économique, Social et Environnemental pour préparer la transition écologique et les réformes ? C’est une mauvaise farce. Dans une démocratie c’est aux représentants du peuple, nourris de leurs liens avec l’électorat, de débattre de ces sujets.

Le problème de la France ce n’est pas l’absence de travail et de sérieux des députés et des sénateurs, mais leur représentativité insuffisante en l’absence du scrutin proportionnel. Et ce n’est pas une dose de 20% proposée par le Président qui répondra à cette impérieuse nécessité.

Sur l’immigration et les frontières, sur Schengen que le locataire de l’Élysée veut réformer, nous savons que nous n’avons rien ou très peu à en attendre, car Emmanuel Macron, comme tout un chacun, ne peut pas lutter contre son ADN.  Il veut une France ouverte aux flux migratoires, mais sous la pression populaire il consentira à prendre des mesurettes cosmétiques qui ne régleront rien des graves problèmes liés ou dérivés de l’immigration.

Nous voyons bien à quels défis Emmanuel Macron nous soumet et la réponse nationale et patriote qu’il faut lui envoyer : voter pour le Rassemblement National !

*Rédigé avec Frédéric Amoudru, ancien cadre dirigeant dans une grande banque française.