Tribune de Jérôme Rivière, Député européen, Président de la délégation française du Groupe Identité et Démocratie, Coordinateur de la commission Sécurité Défense

Si, comme le disait Louis XIV, « tout l’art de la politique est de se servir des conjonctures », le gouvernement Castex s’en montre incapable. Jamais, pourtant, les conjonctures n’auront été aussi favorables à la mise en œuvre d’un plan massif de réarmement de la Défense. Les menaces toujours plus violentes d’Erdogan qui fait main basse sur les routes des migrations, du terrorisme et du gaz, la guerre sans fin au Mali où seule la France paye le tribut du sang et la crise du covid plus sévère que celle de 2008 n’ont donc pas suffi au gouvernement pour faire enfin de la Défense une priorité de son action et c’est une triple faute.

Une faute politique d’abord, ce gouvernement n’aura pas eu l’intuition gaullienne que la Défense a toujours été dans l’Histoire le fer de lance du redressement du pays. Il oublie que, si le relèvement de la France a été monétaire et financier en 1958, il a été militaire et atomique dès l’année suivante. Si à l’étranger, le verbe macronien est haut et prompt, notre force militaire est insuffisante à soutenir ce verbiage. Si la classe politique française peut être abusée par les rodomontades présidentielles, le dirigeant turc ne l’est pas, tout comme les grandes puissances, qui ont bien compris depuis longtemps qu’une diplomatie sans armée est une musique sans instruments. La grande faute de ce gouvernement comme des précédents est de ne pas voir que la Défense est le seul domaine où la France peut encore avoir une influence majeure, surtout si sa force armée est composée de systèmes purement nationaux qu’elle contrôle parfaitement (frégates, sous-marins, Rafale et missiles). Un gouvernement responsable en aurait tiré la conséquence qu’il faut enfin traiter avec sérieux la Défense, d’ordinaire sous-financée, sous-formatée et sous-équipée.  La désinvolture du Président, le désintérêt du Premier ministre, la technocratie désincarnée et obéissante de Florence Parly tranchent avec la passion, l’ambition et la raison nécessaires pour que la force armée, modernisée et financée, puisse de nouveau et avec éclat soutenir notre politique étrangère.

Une faute militaire ensuite. Le paradoxe stratégique de la France, ouvert par M. Hollande avec l’Opération Serval, n’a toujours pas été résolu : jamais l’armée n’aura été aussi expéditionnaire, et jamais elle n’aura été aussi échantillonnaire. Sans un véritable effort de redressement financier et matériel, le résultat est inéluctable : l’armée, toujours vaillamment guerrière, sera matériellement de plus en plus précaire. Cette situation ne serait qu’une incohérence de plus dans les politiques gouvernementales qui en comptent tant, si chaque renoncement passé ne se traduisait pas plus tard par des morts au combat et des blessés graves.  La Ministre prétend avoir un plan de relance dans la loi de programmation militaire. Qui croit-elle encore abuser par ces paroles aussi péremptoires que creuses ? Loin d’être une loi de réarmement, sa LPM n’est qu’une loi de rattrapage après la loi de désarmement budgétaire qu’aura été celle de M. Le Drian, en dépit de ses actualisations successives. Elle est de plus  d’une malhonnêteté parfaite puisque les hausses de crédit ont été – comme par hasard – reportées après l’échéance électorale de 2022. Elle n’est pas non plus d’une sincérité complète puisque les surcoûts des OPEX, au lieu d’être payés par le budget central, le sont par le ministère…Avec ces trois défauts majeurs-là, comment peut-on la qualifier de plan de relance ? Mme Parly, vous confondez relance avec rattrapage ? 

Une faute industrielle enfin. Alors que la crise de 2020 est jugée par le gouvernement plus sévère que celle de 2008, le « plan de relance défense » annoncé le 9 juin dernier, est près de trois inférieur en volume à celui de 2009 : 833 millions € contre 2,4 milliards €. Ce paradoxe incompréhensible est le fruit de multiples erreurs. L’erreur stratégique de ne pas avoir compris que la commande nationale d’armement est pour toute l’industrie, duale comme purement de défense, le SEUL moyen de contrer les effets ravageurs de la crise civile et de la contraction des marchés export. L’erreur calendaire ensuite, contenue dans le choix de  n’investir que dans des technologies d’un futur très lointain (l’avion de 2050) alors que la situation nécessite ici et maintenant des investissements massifs afin d’éviter que le tissu industriel ne s’effondre à très court terme. L’erreur sectorielle enfin, qui consiste à financer des domaines comme les énergies renouvelables (et notamment l’éolien) qui n’ont aucun impact économique, alors que la Défense a, elle, un effet multiplicateur majeur et immédiat dans l’économie. Il est bien regrettable de sacrifier des d’emplois qualifiés dans la défense   sur l’autel des priorités démagogiques d’Emmanuel Macron.

Et pourtant, la route à suivre est toute tracée : au lieu de promettre des hausses après son mandat, Emmanuel Macron doit les avancer maintenant que la crise frappe. A la question du financement de ces hausses, la réponse est simple, prendre l’argent dans le budget de l’État, et plus particulièrement dans les budgets des politiques publiques inutiles et ruineuses, au premier rang desquelles figure le soutien incompréhensible à l’éolien (qui coûte selon la cour des comptes dans son rapport d’avril 2018 plus de 5,8 milliards par an, pour défigurer le pays et ne rien produire !). Il est urgent de financer non seulement les commandes prévues par la LPM pour les années 2023 à 2025, mais aussi des priorités trop longtemps différées comme la hausse du format des armées des systèmes de premier rang (frégates, avions d’armes, hélicoptères, artillerie, génie), le recrutement, la revalorisation et le rééquipement massif du service de santé des armées, la  hausse indispensable des stocks de munitions, toujours sous-dotés, le réarmement de notre domaine ultra-marin (6 patrouilleurs ne coûtant que 224 millions €, pourquoi ne pas doubler la série ?), le lancement des programmes majeurs (2 porte-avions à propulsion nucléaire, hélicoptères lourds de transport) et le financement d’études en amont pour anticiper le renouvellement de systèmes en fin de cycle (notamment dans le domaine des missiles).

Au lieu d’une telle ambition, raisonnable et parfaitement soutenable, ce gouvernement est tombé dans le défaut bien français, déjà dénoncé par Beaumarchais, « de toujours faire de petites chansons sur les grandes affaires, et de grandes dissertations sur les petites. ». La Défense qui a toujours été l’un des ressorts essentiels du redressement du pays est la victime d’un gouvernement idéologique qui sacrifie la diplomatie, les armées et l’industrie d’armement sur l’autel des utopies vertes et rouges.