Tribune libre de Jean Messiha*, Délégué National

Le 18 juillet 2019, Jean-Paul Delevoye, Haut-commissaire à la réforme des retraites, a rendu sa copie. Les retraites constituent un enjeu trop fondamental pour être traité de façon caricaturale ou dans une posture d’opposition systématique. Face aux propositions annoncées, nous regardons donc les choses en face.

Il y a effectivement un problème de pensions en France.

Oui, les régimes spéciaux sont au fil du temps devenus un anachronisme qui indispose la majorité des Français, témoins impuissants de la lente dégradation de leur régime dit « général ».

Oui, l’allongement de la durée de vie, le coût croissant de la dépendance et de la fin de vie et enfin la détérioration du ratio entre le nombre de ceux qui travaillent et ceux qui sont en retraite sont des réalités incontournables.

Non la « réforme Macron » ne va pas résoudre ces problèmes structurels qui reviennent régulièrement hanter, à juste titre, le débat public.

Commençons par cette antienne que l’on nous répète à longueur d’émission : « les retraites coûtent cher ».

Il est vrai que la France est l’un des pays de l’OCDE qui consacre le plus d’argent, en pourcentage du PIB, au paiement des retraites. Mais nous sommes aussi celui où les prélèvements pour le financement des retraites sont les plus élevés. Nous avons, en tant que peuple, fait un choix fondamental après la Libération : avoir des pensions « convenables » (ce n’est d’ailleurs plus le cas pour nombre de nos ainés) même si cela représente une charge importante pour la société.

Par ailleurs nous avons la caractéristique d’avoir créé un système de retraites complémentaires obligatoires ce qui n’est pas le cas d’un certain nombre d’autres pays où existe un simple régime général et où les gens font le choix (ou pas) de se constituer une retraite additionnelle.

Enfin dans tout ratio il y a un numérateur et un dénominateur. La question que l’on peut donc, en toute logique, se poser est la suivante : est-ce le coût des retraites qui est trop élevé ou bien le niveau du PIB qui est trop bas ? Sachant que le niveau du PIB n’est pas une donnée mais qu’il résulte, dans une large mesure, d’une politique économique.

L’économie globale de la réforme envisagée doit être restituée aux côtés des autres réformes prévues de l’Etat-providence, à commencer par la réforme de l’assurance-chômage. L’explosion de la dette publique, la dérive des déficits publics et sociaux et la pression mise sur le gouvernement par la Commission de Bruxelles, poussent ce dernier à réaliser des coupes sombres un peu partout. La politique économique et sociale du gouvernement apparaît ainsi comme de la pure comptabilité, dont l’objectif principal est le coup de rabot.

Prenons les points un par un.

La création d’un système de retraite unique

La fusion de tous les régimes de retraites, général et complémentaire, en un système unique (non pas unifié mais unique, répétons-le), le calcul de la pension de retraite non plus sur les 25 meilleures années pour le privé et les 6 derniers mois (hors primes) pour les fonctionnaires, entraîneront de facto un effondrement des pensions. En effet, le tout début de la vie active se caractérise par des petits boulots et des CDD mal payés. En les intégrant au calcul de la pension de retraite, cela se traduira inévitablement par une baisse de celle-ci.

Mais surtout, la fusion des régimes complémentaires avec le régime général entraîne le risque de faire main basse sur les excédents colossaux de ces derniers qui s’élèvent à environ 120 milliards d’euros (dont 60 milliards pour la seule AGIRC-ARCCO).

Ce système unique promet d’être l’une des pires usines à gaz institutionnelles, tant il est vrai qu’il va recouvrir des réalités extrêmement différentes. Quel rapport entre la trajectoire professionnelle d’un artisan, du patron d’une grosse PME, d’un médecin et celle d’un fonctionnaire ou du salarié d’un grand groupe ?

Précisons enfin que le gouvernement, qui est toujours prompt à mobiliser les exemples mondiaux pour faire passer ses mesures, se garde bien, cette fois, de dire aux Français que ce système unique de retraite n’a aucun équivalent dans le monde entier.

Le passage à une retraite par point

Le Haut-commissaire aux retraites a confirmé les fuites de ces dernières semaines relatives à la création d’un système de retraites par point. L’idée est que chaque euro cotisé donne droit à un point pour le calcul de la pension de retraite. En apparence séduisant parce que transparent, ce système emporte des risques financiers majeurs pour les futurs retraités. En effet, le « point retraite » est flanqué d’une valeur qui servira de base au calcul de la pension, à l’image du point d’indice de la fonction publique qui sert de base au calcul du traitement des fonctionnaires. Or qui décidera de la valeur de ce « point retraite » sinon le ministère de l’Economie et des Finances dont la mission est de contenir les dépenses publiques ? La valeur du point est ainsi une sorte de bouton nucléaire social, permettant au moyen d’une seule décision prise à Bercy de faire varier (souvent à la baisse donc) la valeur de la totalité des pensions de retraites versées.

L’âge pivot à 64 ans.

C’est une véritable imposture née au sein de la classe macronienne. Plutôt située dans les CSP+, cette dernière dispose d’un patrimoine foncier et financier important et générateur de revenus complémentaires. Elle peut donc admettre sans frémir la notion de décote pour les pensions tout en se moquant éperdument de cette France moyenne qui, elle, n’est pas dans cette situation.

Ainsi l’idée d’une décote avant 64 ans même quand vous avez toutes vos annuités à 62 ou 63 ans signifie de manière claire et indiscutable que l’on allonge indirectement le nombre de trimestres pour bénéficier d’une pension complète.  En d’autres termes, 43 ans de travail (pour ceux nés à partir de 1972) ce n’est pas assez !

Sachant que pour les retraités partant avant de disposer de tous leurs trimestres, il existe déjà une décote punitive de 1,25% par trimestre manquant. Avec ce qui s’annonce, Macron entend ainsi y ajouter une sur-décote.

Une telle approche est déjà profondément choquante en elle-même, mais elle le devient encore davantage quand on sait à quel point la situation s‘est détériorée pour les seniors. Ceux-ci sont, en effet, prioritaires pour la sortie quand les entreprises « dégraissent » et indésirables quand elles recrutent.

Faut-il mettre fin aux régimes spéciaux ?

Les circonstances ont fait que se sont multipliés des régimes qui tentaient de correspondre aux spécificités de nombreux métiers.

Il est sûr qu’un mineur de fonds exposé aux dangers du grisou, à la silicose qui dévore les poumons, à la chaleur insupportable des galeries méritait une retraite plus précoce et plus généreuse qu’une vendeuse des Galeries Lafayette. Le cheminot constamment par monts et par vaux, week-ends compris, dont l’attention minutieuse est fortement sollicitée pour la sécurité des voyageurs, l’officier de marine marchande souvent parti pendant des semaines, le policier et le pompier qui n’ont « pas d’heures » et qui risquent leur peau, le militaire soumis à une carrière austère, courte et dangereuse, etc. ont acquis aux yeux de l’opinion publique des droits spécifiques.

Le problème est que le bénéfice de ces régimes spéciaux s’est étendu à des personnes qui n’étaient pas forcément soumises aux contraintes subies par leurs collègues. Plus grave, se sont créés des régimes privilégiés beaucoup plus discutables comme celui de l’EDF, de la Banque de France, de la RATP, de l’Opéra de Paris, de la Caisse des Dépôts et Consignation, du Port de Bordeaux, des ouvriers de l’Imprimerie Nationale, etc. qui reflétaient plus un rapport de force syndicale ou une sympathie du pouvoir en faveur d’une catégorie professionnelle qu’une pénibilité, une précarité ou une dangerosité réelle.

Le régime spécial des fonctionnaires est également décrié mais de façon plus injuste. N’oublions pas, d’abord, que pendant « les 30 glorieuses » et encore un certain nombre d’années après, la rémunération (primes comprises) des agents de la fonction publique était moins attractive que celle du privé, et les promotions également plus lentes. Une retraite plus généreuse constituait une forme de « compensation ». Il est vrai que la crise s’enracinant, le chômage se développant, le statut très protecteur de la fonction publique a commencé à constituer aux yeux de nombreux Français une forme d’avantage déjà suffisant en soi, d’autant que la différence de salaires public-privé s’estompait (sauf pour les cadres supérieurs aux carrières plus rapides et fortement « bonusées»).

Dans ces conditions, un système où chaque euro cotisé donne les mêmes droits à chacun apparaît de prime abord logique, sinon acceptable. Mais à plusieurs conditions :

  1. Tout d’abord, les métiers pénibles, précaires ou à fortes contraintes doivent être rémunérés au juste prix. Or ce n’est souvent pas le cas, car l’immigration de masse a créé une concurrence forte pour des métiers peu qualifiés mais « difficiles » permettant à de nombreux patrons de payer peu tout en se plaignant de payer trop. La vérité étant qu’ils n’ont pas forcément torts puisque dès que l’on dépasse le SMIC on est écrasé de charges !
  2. La Directive Détachement doit être impérativement et rapidement abolie. Elle permet, en effet, à des employeurs de rémunérer au SMIC des employés qualifiés venus d’ailleurs, mettant ainsi nos concitoyens, qui ont fait d’importants efforts de formation, dans une situation plus qu’injuste.
  3. Les femmes doivent être justement compensées pour les ruptures de carrière que constitue la maternité. Il s’agit là, soit dit en passant, de la principale cause de l’inégalité salariale homme-femme. Le gouvernement prévoit de faire un effort dans ce domaine, nous verrons bien.
  4. Enfin, les primes doivent être inclues dans le calcul des points de retraites pour les fonctionnaires. C’est ce que prévoit le gouvernement, mais quid des centaines de milliers d’enseignants ou de fonctionnaires territoriaux qui en touchent peu et ont des évolutions de carrière assez lentes ?

Au final, quelle que soient les « réformes » censées corriger des injustices réelles ou exagérées ou les « ajustements paramétriques », toujours défavorables, en raison de déficits croissants, la raison principale des difficultés de financement de ce pilier de notre modèle social est bien la situation de notre économie.

Elle ne tourne pas au bon régime et ne crée pas assez de richesses pour satisfaire les besoins sociaux de notre pays !

Notre pays est doté d’atouts extraordinaires : une terre riche, une attractivité touristique unique au monde, six façades maritimes (mer du Nord, Manche, Atlantique, Méditerranée, Océan Indien et Pacifique… avec lesquelles même les États-Unis ne peuvent rivaliser), une administration compétente et honnête, un peuple ingénieux et courageux, des grandes écoles parmi les meilleures du monde, des infrastructures exceptionnelles (autoroutes, TGV, réseau routier incroyablement dense) etc.

Mais alors, que diantre, que se passe-t-il donc ? Pourquoi ne peut-on pas faire aussi bien que nos voisins allemands ou britanniques ?

La réponse est simple : nous ne sommes pas mal administrés mais nous sommes mal gouvernés !

Les erreurs ont été multipliées :

  • L’entrée dans l’euro nous a privé de l’indispensable flexibilité monétaire ;
  • Un coût de l’Europe insupportable surtout quand on sait que notre argent subventionne l’industrialisation de l’Europe de l’Est et donc notre propre désindustrialisation ;
  • Le libre-échangisme insensé de l’UE qui a permis à la Chine et d’autres pays d’Asie de laminer nos usines ;
  • L’explosion des charges pour nos entreprises quand l’Allemagne baissait les siennes ;
  • Une inflation de normes, souvent au-delà de ce qui était exigé par l’UE, qui pénalise lourdement nos producteurs ;
  • L’afflux d’une immigration extra-européenne de masse dont le bilan économique, social et sécuritaire est globalement négatif même si elle contient de nombreuses vraies « chances pour la France » ;
  • La constitution d’un « mille-feuille administratif » ruineux ;
  • Un gaspillage insensé de deniers publics dans une multitude de structures plus ou moins inutiles.

Il en est ainsi des retraites comme de l’ensemble du « modèle français », que le monde entier nous enviait encore il y a une trentaine d’années : de mauvaises politiques menées par des naïfs, des incompétents ou, pire, des traîtres, ne peuvent que nous affaiblir.

Notre mission au Rassemblement National est dramatiquement simple : se jeter dans le torrent en crue pour sauver notre pays noyé par ceux qui lui mettent la tête sous l’eau et tentent de nous repousser.

* Rédigé avec la contribution de Frédéric Amoudru, ancien cadre dirigeant d’une grande banque française