Genève (Suisse) : Discours de Marine Le Pen à la Fondation Spinoza

| Discours - 21 janvier 2019

A l’invitation de M. Alexandre Mouradian, Président de la Fondation Spinoza, Marine Le Pen participait à la “Global Macro Conference” organisée ce jour à Genève, pour y promouvoir sa vision d’une Europe des Nations, des libertés et des protections : une Europe libérée du dogmatisme de l’UE !

Je vous remercie de m’accueillir aujourd’hui dans votre cercle, un cercle qui porte l’un des noms les plus européens qui soient, un nom qui m’incite à vous parler de l’Europe, pas celle des taux d’intérêts, des traités ou des marchés, celle de la liberté européenne, celle des peuples et des Nations européennes, un nom qui m’incite aussi à vous parler de la vie, et des conditions d’une vie meilleure en Europe.

Comment intervenir ici sans rendre hommage au prince des philosophes, à celui qui fut le premier penseur de la liberté religieuse, ce qui fait de lui sans doute le premier juif athée de l’histoire, à celui qui fut aussi, après François d’Assise, le premier écologiste européen, celui qui rendit l’homme à la nature et fit de l’esprit une manifestation du corps ? Nous qui voulons libérer l’Europe d’une nouvelle forme de dogmatisme, imposé au nom d’une prétendue science économique de droit divin, nous qui nous battons contre l’idée funeste de l’homme hors-sol, sorti de toute détermination collective et coupé de la nature, nous pouvons faire de Spinoza l’un des phares de notre vision du monde, l’un de ceux dont la pensée nous aide à éclairer l’avenir et à sortir de la confusion. C’est à cette lumière que je partagerai avec vous quelques réflexions, qui peut-être nourriront ensuite un échange.

Citoyen exemplaire, Spinoza est devenu penseur de la liberté radicale après que ses deux plus fervents sponsors aient été lynchés par les tenants de la Maison d’Orange. Qu’aurait-il dit en voyant qu’une nouvelle forme d’obscurantisme s’installe en Europe, conquiert des territoires, s’impose comme vérité et comme Bien ? Des pays d’Europe introduisent des lois contre le blasphème, d’autres admettent la contrainte du voile pour les femmes, d’autres encore acceptent la soumission à la Charia d’une partie de leur territoire, en négation de la séparation entre foi religieuse et domaine public, principe de base de nos sociétés de liberté. Une étrange complaisance s’installe à l’égard de cette régression de la liberté européenne, au nom de la primauté de l’individualisme radical, de l’économie et du marché, une complaisance qui va jusqu’au retour de la vente des êtres humains et de l’esclavage, les vrais noms du trafic des migrants qui a lieu autour de la Méditerranée. Un récent article publié dans le quotidien français « La Croix » établit que plus de 80 % des migrants sont en réalité les clients de réseaux criminels qui réalisent plusieurs milliards d’euros de chiffre d’affaires en allant chercher des migrants au fin fond de leurs villages et en faisant payer leur famille pour des rêves qu’ils ne vivront jamais. Comment expliquer la complaisance européenne à l’égard d’un tel système criminel quand on sait par ailleurs les conséquences inouïes sur le plan social, économique, sociétal de ces grandes migrations ?

Une nouvelle conquête de la liberté européenne s’impose. Elle s’impose aussi contre la nouvelle religion qui est celle de l’économie. L’économie ne peut faire marché des hommes, elle ne peut faire marché des terres, de l’eau, de l’air, des lois et de la vie. Chacun mesure désormais l’illusion qu’il y a à prétendre instaurer le libre-échange entre des sociétés qui ne partagent pas les mêmes règles du jeu, par exemple sur la propriété industrielle, sur la sécurité sanitaire et écologique, sur les relations entre l’Etat et l’entreprise. Chacun est conscient que la globalisation a enrichi quelques entreprises qui ont su produire là où le travail est gratuit, vendre là où le pouvoir d’achat est élevé, en ruinant des territoires, en créant des chômeurs par millions, et en détruisant les classes moyennes, c’est-à-dire le pilier de nos démocraties. Et chacun mesure que l’Union européenne est la seule à croire encore à la globalisation comme on y croyait dans les années 1990, malgré tout et contre le mouvement du monde qui va à l’inverse !

Ce constat nous conduit à en appeler au réalisme, celui du marché intérieur, celui de la priorité nationale et européenne, celui de la lucidité sur la situation économique et financière de l’Europe. Il nous conduit à remettre en cause une méthode, celle qui a consisté pour l’Union européenne à décider du politique par l‘économie, et à abaisser les Nations au nom de la contrainte économique. Cette méthode ne marche plus, et l’idée de contraindre au fédéralisme par l’économie peut détruire l’Union. Nous ne ferons pas l’économie d’une politique européenne des Nations. L’affirmation «  there is no alternative » est la négation même du politique ; s’il y a politique, donc liberté des peuples de se déterminer eux-mêmes, il y a toujours une alternative. Et nous voyons dans la prise de pouvoir de ceux qui prétendent détenir la science économique sur le débat politique, une nouvelle religion et un nouvel intégrisme. Ce libéralisme dévoyé est le pire ennemi de la démocratie. Et il est surtout une manière subtile d’en revenir à l’Ancien Régime ; certes, ce n’est plus par la naissance, mais par la maîtrise des codes de l’économie et de l’argent, qu’une nouvelle aristocratie prétend en finir avec la liberté des peuples de choisir leur destin. Nous refusons que la fortune, à travers des Fondations ou des ONG, puisse permettre de corrompre l’opinion, de détenir des media et de formater les consciences. Nous entendons rétablir la liberté d’entreprendre, la vraie, celle qui se fonde sur l’utilité d’un service ou d’un produit, sur l’association entre des entrepreneurs, des salariés, des associés, pour la réalisation d’un projet, pas celle qui utilise l’effet de levier pour réaliser un profit rapide en tuant l’entreprise qui a financé sa propre acquisition. La première est au service de la société dans son ensemble, au service d’un bien commun, tandis que la seconde est au service de quelques-uns et creuse les inégalités. Voilà l’une des explications à la crise sociale des gilets jaunes qui secoue actuellement la France, beaucoup de Français remettent en cause le modèle actuellement majoritaire qui accentue la fracture sociale et territoriale. Et nous sommes inquiets pour nos démocraties. Il n’est pas possible de continuer avec une idéologie européenne omniprésente, et des réalités nationales délibérément ignorées. Soit l’Europe se réconcilie avec la démocratie, donc avec la liberté des peuples de décider de leurs lois, de leurs mœurs, des conditions d’entrée et de séjour sur leur territoire, de la fiscalité des entreprises et des règles de marché, elle intègre le fait que le progrès n’existe que s’il profite à tous, soit elle abdique son histoire, c’est-à-dire ce combat commencé avec Locke et Spinoza pour assurer la liberté contre les dogmes, les vérités tombées d’en haut, et les aristocraties dépositaires du Bien.

Tout aussi actuel est le Spinoza critique du cartésianisme, de la séparation entre le corps et la raison, séparation dont les conséquences dramatiques sont à l’œuvre au cœur de nos systèmes comptables, de nos modèles économiques, et de la confusion entre la croissance et le progrès. Spinoza, le philosophe de « Natura Naturans » aurait tant à nous dire sur une civilisation qui prétend abolir la distance, la géographie et le climat, sur une civilisation qui nie le lien vital entre les hommes et un territoire ! J’ai cette conviction, comme élue, comme dirigeant politique, comme mère et comme femme ; seuls feront face aux défis climatiques et écologiques celles et ceux qui savent qu’ils ont reçu leur territoire de générations qui ont travaillé et parfois se sont battues pour les préserver, et qu’ils doivent les transmettre plus riches, plus divers, plus vivants, à ceux qui viendront après eux ! Toute politique sera une politique de la vie – qui assure des conditions de vie dignes, dans une nature bienveillante, diverse et féconde. Et j’attire votre attention sur le fait que nos institutions internationales, notre système international, fondés sur la croissance économique illimitée et universelle comme assurance de la paix, depuis la création de l’ONU, sont entièrement à repenser au moment où l’effondrement des systèmes vivants menace de provoquer la guerre de tous contre tous.

La mobilité forcée des hommes est l’une des pires atteintes de la modernité à l’encontre de cette écologie humaine qui respecte le lien vital et précieux de chacun avec le monde sensible, le climat, la vie, les saisons, le territoire, tout ce qui donne naissance à la merveilleuse diversité des cultures et des sociétés humaines. Le monde à venir ne sera pas un monde de nomades conformés, indifférenciés, soumis aux normes et aux codes de la globalisation qui n’accepte plus entre les hommes aucune forme de séparation, aucune forme de discrimination, sinon celle de l’argent. Je n’accepte pas que l’argent soit le seul principe politique de société, celui qui donne accès au pouvoir, à la parole, à l’information, à la relation. Et Spinoza nous tend la main sur ce sujet. Nos cultures sont les fruits séculaires de l’adaptation des hommes à leur terre, son climat, ses espèces, sa géographie. Le lien entre nature et culture est indivisible, et c’est le lien social par excellence ; nous sommes ensemble parce que nous avons partagé, hérité, construit, le même territoire. L’individualisme radical dont l’Union européenne se fait le champion est la négation même de notre condition humaine, déterminée par notre langue, par notre famille, par un territoire, prisonniers de la géographie. Et j’ai ce sentiment aussi évident que la globalisation a fait jouer les forces de l’uniformisation, de la mise en conformité et de l’individualisme, le monde qui vient va à l’évidence recréer des différences et de la diversité.

J’ai choisi pour finir d’oublier Spinoza philosophe pour honorer le polisseur de lentilles, appliqué toute sa vie à cette humble besogne, qui lui coûta prématurément la vie. Il aidait à voir le monde.

Je voudrais en quelques mots vous faire partager, non pas ma vision du monde, mais la réalité du monde aujourd’hui, vue à travers les lentilles polies par Spinoza, et pas déformantes je l’espère. Un monde qui n’est pas celui du rêve globaliste des années 1990, un rêve résumé dans le livre «  The world is flat ». Un monde qui sort de la confusion pour progresser par les séparations vitales, les réunions nécessaires, et retrouver le « nous » qui sauve.

Nous vivons un moment extraordinaire, celui où l’histoire se remet en marche, celui où le politique reprend la main sur l’économie. Depuis l’incarcération d’une dirigeante de Hua Wei au Canada et les arrestations de quelques Canadiens en Chine, des dirigeants d’entreprise nord-américains ne savent plus s’ils vont en Chine, des dirigeants européens ne savent plus s’ils entrent aux Etats-Unis, la fiction d’un grand marché mondial éclate ! Quand ils le veulent, les Etats-Unis en donnent l’exemple avec des relocalisations massives et près de 4 millions d’emplois crées en 2018, les Etats reprennent très vite la main, et qui croit que l’OCDE va rester sans réagir devant la politique de contrôle par l’endettement que la Chine développe agressivement en Afrique comme en Europe ! L’Union européenne doit entendre le message ; si elle ne se donne pas une forme politique définie, respectueuse de la souveraineté des Nations, ni marché intérieur ni monnaie unique ne survivront longtemps. L’Union européenne est un géant qui ne peut pas lacer ses souliers pour se mettre à marcher. C’est pourquoi nous proposons que l’Union européenne devienne une Alliance européenne des Nations, au service de la souveraineté, de la puissance et du rayonnement des Etats alliés.

Ce moment nous appelle à repenser nos politiques économiques. Le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous ; nous avons trop oublié cette phrase, et la convergence frappante entre la montée des classes moyennes et l’avènement de la démocratie. Nous considérons que les mots de politique industrielle, de politique des revenus, de politique du pouvoir d’achat, ne sont pas des gros mots. Beaucoup m’ont reproché, notamment dans les milieux financiers, d’avoir un programme trop étatiste voire trop socialiste. Tout d’abord je vous invite à vous méfier des caricatures véhiculées par les journalistes, souvent hostiles aux idées que je défends. Nous affirmons bien que la condition de la liberté économique est la confiance dans un avenir meilleur pour le plus grand nombre, et le constat que l’entreprise est le lieu de la promotion humaine. Mais, nous mettons en garde ; la légitimité des entreprises ne vient pas seulement des dividendes servis aux actionnaires, et l’agressivité fiscale, les délocalisations et la course au moins-disant social mettent en cause le nécessaire et précieux consensus sur la liberté économique, la nécessaire baisse de l’impôt, et le respect de la propriété, quand elles détruisent le système productif national et le progrès social qui lui est lié. C’est sans doute pour avoir oublié cela que le Président Macron fait aujourd’hui face à une grave crise sociale qui menace d’autres pays d’Europe.

Nous constatons que, à la différence de l’Allemagne, trop d’entreprises françaises n’ont pas utilisé la globalisation pour nourrir le système productif français, mais ont déserté notre territoire. Nous voulons organiser le retour au territoire de notre système productif, nous souhaitons que les épargnants français deviennent massivement actionnaires, sociétaires, associés des entreprises françaises et européennes, nous entendons promouvoir la responsabilité nationale des entreprises, qui commence pour elles par payer l’impôt là où il est dû, et nous voulons que soit ouvert le débat sur la gouvernance de l’euro. La divergence entre l’Allemagne et le bloc mark, d’une part, de l’autre les pays du sud, devient intolérable ; faute d’une révision des objectifs de la BCE et de la gouvernance du système bancaire et financier européen, cette divergence fera éclater l’Europe.

Ce moment nous conduit à préférer le citoyen à l’individu, et à réfléchir à la politique d’investissement public dans les infrastructures qui feront la richesse et la sécurité demain. Chacun ressent la fiction de systèmes comptables, de modèles économiques, qui tiennent pour rien les infrastructures morales, culturelles, politiques, sans compter les services gratuits de la nature. Joseph Conrad, dans « An outpost of progress », l’a merveilleusement exprimé ; ces gentlemen de la City qui marchent sur les trottoirs de Londres en balançant leur parapluie d’un air assuré, sont-ils conscients que leur assurance et leur grand air de fierté doivent très peu à leurs mérites personnels, et beaucoup à l’Empire britannique, aux siècles de combats, d’aventures et de sacrifices invisibles qu’ils ont derrière eux ? Nous partageons avec bien d’autres ces siècles de construction obstinée de notre Etat, de notre Nation, de ce patrimoine invisible, mais déterminant. Nous l’avons négligé, nous l’avons laissé dépérir, dans notre système scolaire et universitaire, notre système de santé, l’aménagement de nos territoires, la santé de nos écosystèmes. Les rétablir et les enrichir doit être l’objet d’une politique résolue d’investissements structurels, et un moyen de relance de l’espoir européen.

Je terminerai sur l’urgence. L’Union Européenne ne sera qu’un moment de confusion et de désordre si elle ne fixe pas sa frontière extérieure. C’est l’une des conditions du bon voisinage stratégique avec ses voisins proches, c’est l’une des conditions de la sécurité des citoyens européens, c’est surtout une condition de l’unité interne des Nations et de l’Europe. Nous sommes Européens parce que nous partageons l’héritage de Jérusalem et de Rome, d’Athènes et de Constantinople. Cet héritage nous définit et inscrit nos cultures, diverses, en évolution permanente, à l’intérieur d’une civilisation qui leur donne à la fois un fonds commun, des limites, et une dynamique. Nous ne pouvons pas gaspiller cet héritage au nom d’une soumission au multiculturalisme qui a échoué partout. Partout dans le monde, les sociétés multiculturelles sont les plus violentes, les plus criminelles, les plus divisées contre elles-mêmes. Voyez le Mexique ou le Brésil, où le nombre d’homicides est celui de pays en guerre civile ! Nous ne pouvons pas céder à la confusion qui veut qu’un homme, qu’une femme, soient un actif comme les autres, évalué à son prix, et négociable sur le marché mondial. C’est pourquoi les beaux mots de citoyen, de frontière et d’identité doivent être nos mots de passe pour sortir de la confusion, du désordre, et de l’obscurantisme qui nous menacent. Que Spinoza nous aide à affronter des ennemis toujours renaissants !

Par |2019-01-21T21:28:57+00:0021 janvier 2019|Discours|

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Marine Le Pen
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